Pour une révolution de notre modèle éducatif

Eloge du copier-coller à l'école

L’école, qui cherche encore aujourd'hui à apprendre aux élèves à lire, écrire, penser et raisonner par eux-mêmes et à leur donner une culture, est – disons-le – complètement arriérée : il est temps pour elle d’entrer d’urgence dans le XXIe siècle et de renoncer à ces exigences d'un autre temps.

La recherche d’information est aujourd’hui à la portée de n’importe quel élève, grâce au grand frère Google et tout le monde comprend qu'aujourd'hui, à l'ère de la culture informationnelle, savoir, c'est savoir chercher (« Je google donc je sais »).

Dans ces conditions, n'ayons pas peur de le dire : quel esprit rétrograde et réactionnaire pourrait encore reprocher aux élèves de copier-coller leurs devoirs sur Internet, cet infini de la pensée librement accessible, qui offre des dizaines de milliers de résumés d'œuvres littéraires et de corrigés d'exercices ?

Pour l'égalité des chances

Les sites de corrigés payants, acteurs intéressés à l'éducation numérique en France, défendent d'ailleurs cette nouvelle égalité des chances qu'offre le copier-coller à tous les élèves, pourvu qu'ils puissent payer :

« Les nouvelles technologies de l'information et les acteurs éducatifs présents sur ces nouveaux médias contribuent pourtant quotidiennement à favoriser l'égalité des chances en rendant disponibles au plus grand nombre des sources d'informations qui jusque là n'étaient pas accessibles. »1

Et un encyclopédiste des temps à venir de dénoncer cette iniquité par un relativisme bienvenu2 :

« Des élèves de lycée recopient leurs devoirs ? Et pourquoi ne le feraient-ils pas ? On a vu en moins d’un an un journaliste culturel à succès, une ancienne ministre, un présentateur vedette de journal télévisé et celui qui est présenté comme le plus grand écrivain actuel se rendre coupable de plagiat ! Soit ils ont avoué, soit ils ont présenté des excuses tellement lamentables que personne n’a été dupe. Quelles conséquences pour eux ? Aucune ! Le critique critique toujours dans les journaux à la mode ; la femme politique se présente aux législatives, le présentateur se présente à l’Académie française ; le romancier est tout excusé car c’est un geste « tellement trash, ma chère, le politiquement correct n’est pas pour lui ». »

Le président de Wikimédia France, cette association philantropique qui promeut activement – entre autres – l’utilisation de Wikipédia auprès de publics scolaires, nous montre le chemin ouvert par tous ceux qui donnent l'exemple dans notre société : artistes, journalistes et hommes politiques plagiaires. Ceux-ci nous permettent de comprendre, par leur action profondément désintéressée et pédagogique, qu'il n'y a au fond rien de condamnable dans le copier-coller.

Il faut par conséquent cesser de porter un insupportable jugement moral sur ce qui constitue un incontestable progrès technologique : les concepts de fraude ou de triche appartiennent bel et bien à un passé révolu. Le copier-coller, si longtemps et scandaleusement décrié, n'est-il pas au contraire paré de toutes les vertus ?

C'est à ce titre qu'il doit obtenir enfin de l'école une reconnaissance officielle. Comme le souligne avec pertinence un médiateur numérique3 :

D'abord parce que la facilité déconcertante du copier-coller l'inscrit dans une économie de la connaissance profondément moderne et actuelle.

Les vertus de la modernité

Recopier demandait autrefois de pénibles efforts, qui peuvent nous sembler aujourd'hui presque surhumains : gagner une lointaine bibliothèque, rechercher un ouvrage dans les rayons poussiéreux, puis exhumer une page, la lire, sélectionner soigneusement un ou plusieurs passages avant de les recopier laborieusement à la main. Aujourd'hui, en quelques clics, un exposé de plusieurs pages est prêt à imprimer, sans aucune relecture nécessaire !

Allons plus loin : les élèves qui pratiquent le copier-coller sont d'intrépides avant-gardistes de la connaissance, des élèves 2.0, qui mettent à profit les nouvelles technologies pour défendre avec intelligence une nouvelle forme de pensée innovante : la pensée collaborative et participative. Car copier, même si c'est dans un seul sens, n'est-ce pas avant tout collaborer, échanger ? Et quoi de plus beau que le partage de la pensée ? Quel esprit chagrin pourrait bien oser s'y opposer ?

Le plagiat, cette forme archaïque du copier-coller, exigeait de réécrire, de modifier, de dégrader, de dissimuler : autant d'hypocrisie à laquelle il est bon de mettre un terme. Le copier-coller, c'est au fond une forme d'honnêteté intellectuelle en même temps que d'exactitude : le copier-coller a en effet cette rigueur de ne jamais trahir la pensée qu'il copie. Le plagiat présente en outre le pénible inconvénient pour un élève du secondaire qu'il exige que le texte soit compris et que l'élève maîtrise la syntaxe et l'orthographe élémentaires nécessaires à sa reformulation intelligente.

Quant à la citation, autre forme ancienne du copier-coller, elle présente l'inconvénient qu'elle témoigne en général, dans la perspective humaniste d'un Montaigne ou d'un Érasme, de nombreuses lectures approfondies dont ces auteurs font lentement et patiemment leur miel avec des citations choisies par eux seuls et qui sont souvent des points de départ à leur réflexion.

Le copier-coller, lui, est un point d'arrivée. Avec tous ces écrans et ces réseaux qui nous sollicitent sans cesse, qui a encore le temps de lire aujourd'hui, et de se constituer une culture personnelle ? Dans un monde de vitesse, de simplicité et d'optimisation, n'est-il pas obsolète d'imposer la lecture entière d'une œuvre pour pouvoir la citer ? Heureusement la fonction Ctrl+f (rechercher dans la page) permet de trouver rapidement ce que l'on peut copier-coller avec un simple Ctrl+c/Ctrl+v. Plus besoin de lire !

Mieux : de nombreux sites recensent les brillantes citations de grands auteurs, dispensant utilement de lire les œuvres elles-mêmes. On voit bien que la technologie est au service d'une formidable démocratisation de la culture : les raccourcis que la technologie nous offre sont tels qu'ils donnent l'impression que la pensée fait du sur place.

Mais le copier-coller présente encore un immense avantage par rapport à la citation traditionnelle. Celle-ci, en tant qu'elle se manifeste comme citation, avec ses guillemets et la référence de l'ouvrage et de l'auteur, alourdit incontestablement la lecture avec ses ruptures et ses pesantes et pédantes notes de bas de page.

Le copier-coller est donc une forme améliorée, moderne, de citation, à la fois plus discrète, plus modeste… et moins vaniteuse.

La véritable citation demande, enfin, une effort considérable de mémorisation, qui semble tout à fait inactuel dans le monde numérique du stockage en ligne et du cloud.

Pour la fin de l'hypocrisie

Cessons d'être hypocrites, comme nous y invite dans sa grande sagesse Michel Serres sur France Culture4 :

« Cette critique que vous faites aux jeunes étudiants, l'ancienne génération le faisait mais avec le livre : c'était pire encore. [...] Qu'est-ce qu'une thèse au fond ? Une thèse a d'autant plus de valeur qu'il y a beaucoup de notes en bas de page et des index extrêmement fournis. Écoutez : il n'a pas pensé par lui-même, c'est pas un bouquin, ça ; c'est pas une invention, ça ; c'est rien du tout. Par conséquent le professeur, pour avoir son agrégation, pour avoir sa thèse, a fait pire que ce qu'il critique dans Wikipédia. »

Michel Serres a bien raison : une thèse qui cite des auteurs n'invente rien, à l'inverse d'une thèse qui copie-colle des auteurs sans le dire. Nous ne pouvons que nous féliciter de ce progrès de l'esprit humain ! Un progrès qui vaut d'ailleurs autant pour un étudiant de Stanford que pour un collégien d'aujourd'hui, se débattant avec la langue mais invité lui-aussi au copier-coller libérateur par notre vieux philosophe, fasciné par la dextérité numérique des nouvelles générations.

Le copier-coller dispense également de cette autre survivance archaïque du siècle des Lumières : le droit d'auteur. Si la pensée est universelle et appartient à tous, de quel droit serait-elle la propriété de quelqu'un sous le prétexte fallacieux qu'il l'aurait formulée le premier ? Au fond, l'auteur dont le texte est copié-collé ne doit-il pas se féliciter de voir sa pensée ainsi perpétuée à l'infini ? Que rêver de mieux pour un auteur que de voir sa pensée être ainsi – littéralement – appropriée par d'autres ?

Il est d'ailleurs merveilleux de constater que le copier-coller s'est si bien généralisé sur Internet et ses milliers de pages redondantes qu'il est presque impossible aujourd'hui, dans ce nouvel obscurantisme numérique, de savoir par exemple qui est à l'origine d'une pensée ou d'une définition.

Il faut encore se féliciter de la généralisation du copier-coller à l'école pour une autre raison : pourquoi les élèves à la pensée brouillonne et aux savoirs encore flottants devraient-ils fournir une réflexion personnelle sur la littérature par exemple, ou encore une traduction d'un texte en langue étrangère, quand d'autres semblent le faire tellement mieux qu'eux ? Au fond le copier-coller est pour l'élève une exigence d'excellence. Et tant pis si ce qui est recopié est médiocre ou même inepte : aux élèves, à défaut de savoir lire et comprendre un texte, d'avoir l'esprit critique nécessaire.

Car en effet – et c'est le plus important pour l'école dans son état actuel – le copier-coller permet à l’élève qui ne sait ni lire ni écrire de donner l’illusion de l'un et de se dispenser de l'autre. Nous voyons tous les jours combien ces deux compétences sont de moins en moins à la portée des élèves français et les privent ainsi d'une culture à laquelle heureusement le copier-coller peut se substituer. On peut copier-coller sans comprendre, sans lire et sans savoir écrire soi-même : n'est-ce pas là pas un miracle de la technique et un extraordinaire progrès de la pédagogie ?

Eloge du copier-coller à l'école

En ce sens le copier-coller condense l'essence du numérique : il nous donne l'apparente autonomie et l'illusion des compétences que nous ne possédons pas.

Pour conclure, puisqu'une officine de corrigés en ligne, un encyclopédiste diplômé de l'École des Chartes et un philosophe diplômé de Normale supérieure, tous trois grands praticiens de l'enseignement primaire et secondaire, donnent chacun leur bénédiction humaniste au copier-coller comme nouveau médium de la transmission, faisons tous, nous les enseignants, confiance à ces lendemains numériques qui chantent et laissons nos élèves s'abîmer dans le copier-coller.

@loysbonod

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[1] Oodoc.fr est devenu tous-les-docs.com puis dacodoc.fr. Le communiqué du 26 mars 2012 faisant suite à « Comment j’ai pourri le web » est archivé ici.

[2] Rémi Mathis sur son blog "La Toison d'or" du 25 mars 2012 : "Éduquons à l’esprit critique, pas au mépris du travail des autres"

[3] Tweetant à l'occasion des rencontres 2012 "Education et projets Wikimédia"

[4] « Répliques » (« France Culture ») du 8 décembre 2012 : « L'école dans le monde qui vient ». Voir la retranscription ici.