Quand les Jeux sont (déjà) faits

L'esprit et la lettre des jeux olympiquesAprès la célébration consensuelle de l’esprit olympique dans les Jeux de Londres, il est temps de faire quelques petits calculs et d’en tirer des conclusions pas toujours agréables.

 Il est d’abord des constats qui sautent aux yeux : les Jeux ne sont pas très partageurs.  Près de la moitié des médailles d’or ont en effet été confisquées par les cinq premières délégations. 20 délégations ont raflé 80% des médailles d’or, et près d’un quart des délégations ont à elles seules remporté les 302 médailles d’or !

Oublions donc un instant notre euphorie patriotique et songeons que 3 délégations sur 5 sont revenues à la maison sans aucune médaille : ni or ni argent ni bronze.

Les vrais gagnants

D’autres constats sont peut-être moins évidents. Les grands gagnants de ces Jeux 2012 semblent être les États-Unis ou la Chine, avec environ 11% et 9% des médailles. Mais, pour comparer ce qui est comparable, si on les cumule les unes aux autres, l’Union Européenne a remporté presque le tiers des médailles ! Sur les 27 pays, 24 ont remporté au total 305 médailles. Trois pays seulement n’ont rien remporté : Malte, le Luxembourg et la malheureuse Autriche.

Hélas il faut tempérer ces résultats glorieux en étudiant de plus près le nombre d’athlètes engagés dans cette compétition de 2012 : l’Union Européenne en effet, avec 3695 athlètes, représentait 35% des athlètes engagés (pour 32% des médailles obtenues). Son résultat équivaut à 8,4 médailles pour 100 athlètes engagés (même si les sports collectifs rendent cette statistique assez peu pertinente). Les États-Unis (avec 5% des athlètes engagés) et la Chine (avec 3,8% des athlètes engagés) ont fait bien mieux avec environ 19 et 22 médailles pour 100 athlètes engagés. L’Afrique (avec 8,7% des athlètes engagés) n’a remporté que 3,3 médailles pour 100 athlètes engagés. Il est vrai que certains athlètes africains sont surtout venus chercher la liberté plus que des médailles… Lot de consolation pour l’Afrique : le pays le plus performant de ces Jeux de Londres est le Botswana : un athlète botswanais sur quatre est rentré avec une médaille, contre un sur dix environ pour la France.

Autres bizarreries

Le succès remarquable de la Grande-Bretagne, montée sur la troisième marche du podium des nations, n’est peut-être pas dû complètement au hasard. Nul besoin de rechercher des explications psychologiques, physiologiques ou paramédicales : il n’y a qu’à considérer l’effectif de la délégation du pays organisateur, la plus importante de ces Jeux 2012, avec 541 athlètes, contre 330 athlètes pour la France par exemple. La performance absolue des Britanniques (65 médailles) n’est pas si excellente quand on considère sa performance relative : 12 médailles pour 100 athlètes. Soyons beaux joueurs malgré tout : c’est le meilleur résultat de l’Union Européenne.

D’autres constats sur les effectifs des délégations sont encore plus dérangeants. Il n’est pas étonnant que les résultats sportifs ne soient pas proportionnels à la démographie des pays. Mais pour les effectifs des délégations, on peut s’étonner de quelques étrangetés : ainsi la Grande-Bretagne, qui représente 0,8% de la population mondiale, a représenté 5,1% des athlètes engagés à Londres. A l’opposé, l’Inde ou l’Indonésie qui représentent ensemble plus de 20% de la population mondiale, n’ont représenté que 1% des athlètes. L’Afrique, avec 14% de la population mondiale, n’a représenté que 8,7% des athlètes. C’est comme si proportionnellement la France avait envoyé 61 athlètes... au lieu de 330. Pas étonnant dans ces conditions que seuls dix pays d’Afrique sur les 51 engagés aient remporté des médailles, 34 médailles au total pour un continent, soit autant que la France…

Au total 14,4% de l’humanité se partage la moitié des médailles. Moins d’une moitié de l’humanité se partage 90% des médailles et plus d’une moitié de l’humanité se partage les 10% de médailles restantes.

Si les délégations étaient proportionnelles à la démographie de chaque pays, la Chine n’aurait pas eu 396 mais 2017 athlètes. La Grande Bretagne n’aurait pas eu 541 mais 81 athlètes, et l’Union Européenne, non pas 3695, mais 753 athlètes. Pour dire les choses autrement, quand derrière un athlète de l’Union Européenne, il y avait un habitant de l’Union, derrière un athlète indien il y avait cent habitants de l’Inde.

On me rétorquera qu’en toute logique le processus de sélection tient compte des performances sportives, et non de la démographie de chaque pays. Ce n’est pas tout à fait exact puisque ce processus n’est précisément pas appliqué au pays organisateur. Lequel bien sûr n’a jamais été africain, par exemple : on le voit, pour une grande partie de l’humanité, les Jeux Olympiques sont un interminable cercle vicieux.

Il ne s’agit pas, bien sûr, d’appliquer des règles rigides et proportionnelles aux effectifs des délégations, mais de constater, comme on peut le faire pour l’économie mondiale, à quel point ces Jeux Olympiques supposément universels reflètent sans surprise les inégalités dans le monde et qu’ils sont ainsi, en laissant sur le chemin une large partie de l’humanité, bien loin de l’esprit olympique.

Disons-le : les résultats brillants de nos pays occidentaux sont sans doute mérités, mais pour un citoyen du monde ce mérite a un goût quelque peu amer.

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