Isabelle Mimouni - "Du bon usage du copier-coller sur Internet" (03/04/12)

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05 Jui 2012 21:54 #808 par Loys
Cet article d'Isabelle Mimouni, professeur de lettres en classe préparatoire, est paru dans l'édition papier du "Figaro" du 3/04/12.



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05 Jui 2012 23:01 #810 par Loys

Du bon usage du copier-coller sur Internet

La perspective est celle du contre-pied, voilà qui est original et brillant.

Un professeur piège ses élèves et démontre qu'ils « pompent » sur Internet. La belle affaire !

Malheureusement, ce n'était pas le but. :D

Il suffit de relire "la morale de l'histoire". La démonstration n'était pas destinée au reste du monde mais à mes élèves : "j'ai voulu leur prouver que, davantage que la paresse, c'est un manque cruel de confiance en eux qui les pousse à recopier ce qu'ils trouvent ailleurs, et qu'en endossant les pensées des autres ils se mettent à ne plus exister par eux-mêmes et à disparaître."

Passons sur le type de rapport aux élèves que cela suppose, passons sur le temps perdu, pour le professeur, pour ses élèves...

Très peu de temps... Quant "au type de rapport que cela suppose", il était facile de le savoir, puisque Mme Mimouni et moi nous croisons régulièrement dans la salle des professeurs de Chaptal. :twisted:

...et venons-en à l'essentiel. N'importe quel enseignant a constaté que ses élèves coupent et copient, il n'est pas même besoin de le vérifier scrupuleusement en recopiant une expression suspecte dans le moteur de recherche qui révèle la source exploitée, il suffit de savoir lire.

Quel talent ! Mais chercher sur le web, ce n'est pas seulement "vérifier", c'est aussi trouver la source...

Et les professeurs de l'ancien temps savaient déjà lire et reconnaître un emprunt au « profil d'une œuvre » ou à l'encyclopédie Universalis.

Les profils ou les encyclopédies ne fournissent pas de corrigés de commentaires de texte.

Pourquoi ? parce que le style d'un élève n'a rien à voir avec le style d'un ouvrage de « référence ».

Et comme tout le monde le sait, il n'y a sur le web que des ouvrages de "référence".

La question que pose le copier-coller n'est pas celle de l'emprunt : le savoir n'étant pas inné, il est bien nécessaire de l'emprunter.

L'expression "Il est nécessaire" apporte une belle caution morale au copier-coller. On se demande bien comment les élèves souscrivent à cette nécessité quand ils doivent affronter seuls un commentaire de texte au baccalauréat : en l'empruntant à leur voisin ? :mrgreen:

Plus grave : cette confusion qui assimile la lecture, la compréhension littéraire, l'observation, l'analyse, la synthèse et l'expression de la pensée, bref autant d'actes personnels, à un "savoir" en quelque sorte externe est assez déroutante. On peut donc lire un texte par "emprunt" ? :shock:

Enfin le terme d'"emprunt" est par ailleurs très beau, très noble, généreux et collaboratif. Il est vrai que le mot plagiat est si vulgaire et malséant. Or un "emprunt", ce n'est ni le vol de la pensée d'un autre (qu'on ne cite évidemment pas) ni l'imposture d'une pensée qui n'a donc rien à voir avec la sienne propre mais que l'on présente comme telle.

Mieux, il est nécessaire de se l'approprier définitivement.

S'approprier ce qu'on emprunte, n'y aurait-il pas une contradiction dans les termes ? :mrgreen:

Et c'est bien là la difficulté : que demande-t-on à un élève ? De s'emparer d'un certain nombre de connaissances qui vont servir de cadre à sa réflexion, qui vont définir les marges de son interprétation personnelle.

Non, de lire et de comprendre littéralement le texte à commenter avant toute chose. :roll:

La recherche de connaissances (esthétique, biographie, bibliographie de l'auteur) n'est que très secondaire : un commentaire de texte n'est pas un commentaire de connaissances paratextuelles, sauf à commettre un hors-sujet.

Un exemple : en 2010, le sujet de commentaire au baccalauréat (série générale ES/S) était un extrait de Télémaque de Fénelon. Les élèves de Première n'avaient, dans leur immense majorité aucune connaissance ni de cet auteur ni de son œuvre. C'était sans grande importance pour commenter le texte.

C'est la première difficulté : apprendre à discerner ce qui borne l'analyse, les limites au-delà desquelles on est dans l'extrapolation.

Les limites pour des élèves de Première sont celles du texte, et rien que du texte : ne commenter que ce qui fait l'objet d'observations dans le texte.

La deuxième difficulté relève de la capacité d'homogénéisation du discours que l'on va tenir et qui doit être perçu comme cohérent, de texture uniforme et continue.

La deuxième difficulté n'existe que si l'on considère qu'il y a une première difficulté... :roll:

Cette difficulté dit - en termes choisis - qu'il faut déguiser autant que possible ces emprunts. "Homogénéiser", c'est par exemple oublier d’utiliser des guillemets, de citer la pensée qu'on emprunte. La citation est une insupportable rupture de la "texture uniforme et continue du texte".

C'est là qu'on voit que Mme Mimouni n'a pas affaire à des élèves du secondaire, qui pour la plupart d'entre eux, n'ont pas encore les capacités pour reformuler ce qu'ils empruntent. Ni même tout simplement les capacités pour comprendre ce qu'ils empruntent. Or comment reformuler ce qu'on n'a pas compris ? :?

Il ne s'agit pas simplement d'apprendre à faire des transitions qui opéreront une couture maladroite entre le savoir auquel on se réfère et un propos personnel, il faut apprendre à hausser son style jusqu'à ce style académique dont les qualités tiennent à un lexique et une syntaxe qui paraissent encore étrangers...

"Hausser son style jusqu'à ce style académique" pour des élèves du secondaire ? :lol:

Même en classe préparatoire littéraire, une telle exigence est bien prématurée. Les conseils formulés semblent surtout s'adresser à des lettrés experts, à des universitaires. A qui Mme Mimouni peut-elle bien songer ? :mrgreen:

...ou encore à reformuler plus simplement ce qui ne provient visiblement pas de soi.

Il faudrait savoir...

Comment formuler en termes simples une pensée complexe ? C'est un exercice qui semble beaucoup plus difficile qu'il n'y paraît puisque les auteurs académiques n'y sont pas parvenu... :mrgreen:

Autant d'opérations complexes : perception des variations stylistiques en fonction de celui qui émet le discours, mise en cohérence de deux propos...

Autant d'opérations de camouflage...

...inscription d'une perception personnelle dans un cadre de référence universel.

L'inscription dans le cadre est assez cavalière puisqu'elle consiste surtout à en effacer les traces.

On le voit, plutôt que de condamner le copier-coller, mieux vaut s'interroger sur les raisons pour lesquelles il est absolument incontournable...

Que mes élèves aient copié-collé un corrigé multipliant les contresens grossiers sur le texte qu'ils avaient à lire et commenter est donc "incontournable" ? :shock:

Mme Mimouni ne semble même pas pouvoir imaginer que des élèves puissent copier-coller ce qu'ils ne comprennent pas. Le "bon usage du copier-coller" suppose une expertise littéraire que bien peu de personnes possèdent : de ce point de vue; comprendre et reformuler une pensée n'est plus, à proprement parler, du copier-coller.

... et sur la manière de le faire entrer dans une logique de formation.

Oodoc, Oboulo et les sites de corrigés peuvent remercier Mme Mimouni. :mrgreen:

Mais cette démarche est peut-être déjà dépassée. Quel est le rôle de l'enseignant face à ses élèves qui lui font, par principe, confiance ?

La confiance a-t-elle encore cours quand on lit les mêmes expressions complexes et incomprises dans différentes copies ?

Dans l'Antiquité, les personnages psychopompes aidaient les âmes des morts à passer dans l'autre monde. Aujourd'hui, le professeur a une mission digne des psychopompes : il s'agit pour lui d'élever les âmes dont il a la charge, bien vivantes celles-là, au-delà d'un seuil que lui-même ne sera pas amené à franchir.

Au delà de ce seuil, il faut laisser les élèves psychopomper ? :mrgreen:

Il s'agit de former ceux que la société lui a confiés au monde tel qu'il sera demain à partir des repères qui sont les siens et qui sont d'un autre temps.

Un monde sans lecture ni compréhension, un monde sans culture donc.

Cela nécessite une très grande force, une assise solide que n'ébranlent pas les aléas du quotidien...

La force d'accepter le copier-coller, donc...

...cela nécessite une hauteur de vue qu'on ne peut exiger d'enseignants solitaires dont l'institution ne garantit pas la formation continue.

Sauf pour quelques rares penseurs avant-gardistes des nouvelles littératies.

C'est l'institution qui doit penser les grands changements et s'interroger sur les exercices qu'elle fait pratiquer aux générations nouvelles dont les modes de lecture et d'écriture ne seront sans doute plus linéaires.

Encore un bel euphémisme puisque les modes de lectures deviennent surtout parcellaires et lacunaires. Lire et comprendre un texte est donc un exercice d'un temps révolu. Vivent les digital humanities !

Et cela ne veut pas dire qu'il faut arrêter d'étudier la littérature et de la commenter. Bien au contraire.

Il faut simplement l'étudier et la commenter sans la lire. Après tout, d'autres l'ont lue pour vous, et, comme dit Mme Mimouni, il faut savoir leur faire confiance.

Cela signifie simplement qu'il faut trouver de nouveaux modes de commentaires : gloses marginales telles que celles proposées par certaines applications (telle Commentpress) qui permettent d'annoter les textes et de faire partager les commentaires à la communauté des lecteurs, ou encore arborescence de pages articulées entre elles par des hyperliens ?

Quel monde beau et merveilleux où tout se partage, tout se donne, tout se reçoit ! Le copier-coller est par essence un mode de partage très orwellien : tout le monde partage, mais certains partagent plus que d'autres...

Je renvoie à ce sujet au site de Jean-Noël Darde : Archéologie du copier-coller.

Quels seront alors concrètement les aspects de la formation que l'enseignant devra envisager en toute sérénité : apprendre à choisir avec pertinence le site vers lequel on renverra pour les cadres de la connaissance, qu'il ne sera dès lors plus utile de « pomper » ?

Car, sages et obéissants, les élèves se contentent toujours des références que le professeur leur indique. Le manuel de français, en Première, est leur seule référence d'ailleurs. :lol:

apprendre à repérer dans son propre discours à quel moment l'hyperlien est judicieux et quel mot-clef doit y renvoyer...

Effectivement le bac est obsolète car il est encore assez difficile de créer des hyperliens au crayon à papier sur une feuille.

...à quel moment l'hyperlien doit mener vers une autre page que l'élève a rédigée mais qu'il fallait distinguer de la première, voire, à quel moment il semble utile de renvoyer sur une page rédigée par un de ses camarades ?

C'est valable pour le concours de l'E.N.S. ? :mrgreen:

Face à des classes qui pratiquent le copier-coller, il n'est donc pas raisonnable de se replier avec angoisse sur le passé...

Merci pour la psychologie de bazar. Refuser le copier-coller, c'est être angoissé, frileux, rétrograde.

Alors que renoncer à faire lire et à faire comprendre, c'est être innovant, ouvert et avant-gardiste !

on ne peut former les élèves d'aujourd'hui en faisant abstraction d'Internet et des transformations cognitives que le fonctionnement en réseau engage.

Quelles transformations ? Il serait intéressant d'en parler...

Et où on retrouve pour la énième fois l'argument du défaitisme pédagogique : adaptons l'enseignement et la transmission, non pas parce que nous le voulons, mais parce que nous le subissons.

C'est donc la manière de lire et de composer un texte sur un mode feuilleté et polyphonique qui mérite à présent l'attention de ceux qui s'intéressent à l'enseignement en général, et à l'enseignement des lettres en particulier.

Le copier-coller est donc "un mode feuilleté et polyphonique" : les euphémismes sont également très orwelliens.

Quand je vois mes élèves avoir d'immenses difficultés pour comprendre littéralement un texte simple, j'ai peur que le "feuilleté" ne soit pour eux totalement indigeste. :twisted:

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26 Déc 2017 14:39 - 26 Déc 2017 14:42 #20280 par Loys

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