Ou le collège 2016... vu à la TV !

20150419

La réforme du collège 2016 agite le Landerneau enseignant depuis quelques semaines. Elle inquiète aussi à juste titre les parents qui se demandent bien ce que ledit collège réformé fera avec leur progéniture.

Pour rassurer tout le monde, la télévision publique nous montre à quoi ressemblera le collège 2016, dans deux reportages successifs. En effet, le collège réformé s’inspire de dispositifs innovants qui existent déjà dans quelques établissements expérimentaux.

Alors savourons cet avant-goût du collège nouveau...

Commençons par un premier reportage du journal télévisé de 13h[1], qui nous fait découvrir un dispositif expérimental mis en place dans un collège de Clayes-sous-Bois. Le moins que l’on puisse dire est que c’est édifiant !

 

Alors, que se passe-t-il donc de génial dans ce collège innovant ?

D’abord, on commence la journée par un accueil fort sympathique : petit-déjeuner et jeux de société.

Nutella et petits chevaux, ça met en forme de bon matin ! D’ailleurs, qu’ils sont mignons ces enfants à la mine réjouie... Ça fait plaisir à voir.

Des esprits chagrins ne manqueront pas de faire remarquer que c'est peut-être davantage aux parents de faire déjeuner leurs gosses avant l’école ; et que les enfants ayant souvent l’esprit plus dispos en début qu'en fin de journée, il serait peut-être judicieux d'en profiter pour enseigner à ce moment-là, plutôt que de jouer au Mikado... Surtout que ce sont quand même des enfants de quatrième... Pas des bambins de maternelle ! Quant au lecteur MP3, la musique dans les oreilles de bon matin, il n’est pas sûr que ça favorise la concentration...

Mais bon, si l’Éducation nationale promeut l’excellence de la pédagogie Nutella, pourquoi ne pas s’y investir hardiment ? Avec un BAFA et un passé d’animateur de colonie de vacances, n’importe quel professeur a les compétences professionnelles requises en la matière. Nul besoin de formation supplémentaire pour faire un bon animateur de goûters !

Convenons cependant que cet accueil récréatif permet aux apprenants de développer leurs compétences psycho-sociales : ils jouent, ils se parlent... Il y a donc là matière à valider plein de compétences transversales : « apprendre le travail en équipe et l'expression orale » par exemple, afin de bâtir un « collège de l'épanouissement »...

Après le petit-déjeuner, si l’on ne sombre pas dans une somnolence digestive liée à l'excès de Nutella, on passe avec entrain aux cours décloisonnés pluridisciplinaires, c’est-à-dire ces fameux EPI (enseignements pratiques interdisciplinaires) qui inquiètent de nombreux collègues. Mais non, n’ayez pas peur...

En l’occurrence, nous avons droit à français et EPS joyeusement mixés.

Notons au passage l’harmonie vestimentaire qui règne entre les deux enseignants, puisque la prof de français en fuseau moulant est au diapason de son collègue de sport au tee-shirt à virgule : à ce niveau d'intégration, ne pourrait-on pas parler d’interdisciplinarité fusionnelle ?

Selon le paradigme pédagogique à la mode, les élèves sont placés en situation d’activité constructive et collaborative, puisqu’ils sont chargés de créer un spot vidéo destiné à inciter leurs camarades à s’inscrire au club de handball. L’enseignante qui écrit au tableau pendant que les élèves s'escriment à suivre, cette prof has-been est résolument bannie du collège du futur. Haro sur la ringarde !

Place à la modernité ! En témoigne d’ailleurs le fait qu’apparaisse sur le mur de la classe, à la 51ème seconde, l’affiche d’un illustrissime magazine pédagogique qui synthétise toute l’innovation à l’école et la soutient avec ferveur. Preuve par l’image que ce collège incarne vraiment l’école de demain. De quoi nous faire rêver...

Dans une approche socio-constructiviste very fashionable, les élèves bâtissent ensemble leurs savoirs et savoir-faire en fabriquant un spot publicitaire.

Alors rebelote avec les cases à cocher. En effet, le professeur de sport parle d’évaluation. Étant innovant, on peut supposer qu'il ne parle pas de bêtes notes susceptibles de névroser ces chers petits, comme chacun sait... Donc le collègue sportif évalue probablement à coups de compétences acquises ou en cours d'acquisition, ce qui revient à cocher des cases ; à moins que le professeur ne soit un adepte de la gommette de couleur, voire du smiley... D’une manière ou d’une autre, il y a là de quoi s’épancher dans l’évaluation frénétique : travail collaboratif, « capacité à entrer dans l'échange oral », et évidemment la touche d'outils numériques 2.0 indispensables pour qui veut préparer les élèves au monde de demain ! Ce qui permet évidemment de valider le B2I...

Bien, bien, bien !

On notera quand même que dans ce mélange français-EPS, il n’y a ni lecture/écriture ni activité sportive... D’ailleurs, le reportage montre trois gamins à la moue boudeuse qui préféreraient sans doute faire du sport en cours d’EPS, plutôt que de parler à une tablette avec leur prof...

Si c'est à ça que doivent ressembler les futurs EPI, des activités interdisciplinaires sans vraie pratique disciplinaire, ça promet d’être follement réjouissant, et surtout très éducatif !

Certes, les élèves travaillent la communication orale... Car l’oral est très à la mode, au détriment de l’écrit. Et la communication encore plus, au détriment de la littérature. C’est pourquoi il faut produire et produire encore, selon l’antienne constructiviste en vigueur qui a décrété qu’il n’y a que comme ça que l’on apprend. Ce qui est sans doute vrai pour la danse de salon l’est-il aussi pour la philosophie ?... La question ne se pose pas aux adeptes de Piaget, pour qui on n’apprend qu’en faisant : « En effet, à partir des ses recherches, on peut invalider un modèle pédagogique fondé sur la transmission des savoirs par la seule parole, c’est-à-dire un modèle qui privilégie une présentation des savoirs déconnectée de l’action. Ses travaux justifient que l’activité effective de l’élève soit au cœur de tout acte pédagogique. »[2]. Haro sur la transmission, tout passe par l’action. Au passage, on se demande comment Danielle Alexandre a assimilé ce qu’elle soutient. Par la lecture de Piaget ?... Mon Dieu, mais c’est horriblement passif et transmissif !

Quoi qu’il en soit, la production français-EPS en question dans le reportage TV n’est qu’un simple exercice de persuasion publicitaire de piètre envergure. Les cours de français ne doivent-ils pas permettre davantage ? Quand les élèves étudient-ils des textes littéraires qui les élèvent en les confrontant à la culture ?... On l’ignore. Probablement qu’à l’heure de l’extase numérique, Molière, Voltaire ou Zola sont trop désuets pour mériter qu’on s’intéresse encore à eux. Imaginez qu’en plus on doive les lire dans des livres... C’est dingue, à l’heure de la tablette, non ?... D’ailleurs, les trois auteurs en question sont tellement ringards qu’ils n’ont sans doute même pas de blog perso ! La honte !

Cela étant, les élèves développent les compétences numériques de demain en se filmant à la tablette ou au smartphone... Sauf qu'ils savent déjà le faire très bien sans nous, tant ces ustensiles 2.0 sont intuitifs. Ils ne requièrent aucun apprentissage qu’un élève lambda ne sache faire tout seul, ou en « mutualisant ses compétences » avec ses copains de récré ! En termes de compétences informatiques, ce qu’on développe avec ces outils est comparable à la prose de Monsieur Jourdain. Flatus vocis !

Ajoutons que le constructivisme revigoré par le numérique a ses limites : quand les élèves auront produit à foison des vidéos et d’autres joyeusetés 2.0, ils s’en lasseront tout autant que des activités scolaires plus traditionnelles. La nouveauté séduit au début ; ensuite, on s’habitue et ça rentre dans les moeurs. Lorsque le magnétoscope est apparu en classe, au début des années 1990, les élèves étaient ravis de voir un film en cours. Aujourd’hui, repus d’écrans, ils s’avachissent et s'endorment devant un film qu'ils sont censés étudier...

Quant au sport, après tout, que les enfants s’inscrivent dans des clubs pour en faire !... Au demeurant, ce serait peut-être bien qu'ils en fassent un peu, car l’excès de Nutella, ce n’est pas bon pour la ligne !

Est-ce bien là l’école émancipatrice dont rêvait Victor Hugo ?...

Il y a de quoi douter...

Ensuite, le reportage nous parle de tutorat individuel. Enfin une bonne idée pour aider les élèves en difficulté !

En l’occurrence, il s’agit même de préceptorat : une élève et une professeur, avec un suivi qu’on suppute régulier. C'est un vrai bonheur d'écouter la jeune élève dire combien ce dispositif l’a aidée à surnager et progresser à l'école.

Question insidieuse : de quelle débauche de moyens ce collège innovant dispose-t-il pour mettre en place un tel dispositif ? En effet, dans le cours décloisonné interdisciplinaire, il semble qu’il n’y ait pas plus de quinze élèves, pour deux professeurs !

De même, le suivi individuel nécessite de nombreux enseignants si beaucoup d’élèves en difficulté le requièrent. À moins que ce ne soit du bénévolat, ou une tâche considérée comme une obligation de service dans le cadre du décret Hamon qui entrera en vigueur à la rentrée 2015... Enfin, le petit-déjeuner Nutella étant animé ou surveillé par un prof, cela se fait au détriment des cours ; tout comme l’heure d’étude du soir, qui conclut cette délicieuse journée au collège de demain...

Résumons donc : une pléthore de profs, des heures de cours forcément réduites pour faire place à des activités plus épanouissantes, des séances interdisciplinaires où l’on n’apprend pas grand-chose, et avec ça des élèves qui réussissent aussi bien que les autres. C'est la conclusion du reportage : au brevet, les élèves du collège innovant font aussi bien que les autres...

Pas mieux, aussi bien... C’est déjà ça !

Et comment cela se passera-t-il dans les collèges 2016 qui ne disposeront pas de cette débauche de moyens enseignants ?

Car on nous montre toujours des expérimentations qui marchent avec des groupes de moins de quinze élèves, jamais avec des classes de 30 gamins entassés dans une salle trop étroite...

C’est facile, trop facile. En effet, cette facilité est sophistique donc trompeuse.

À moins qu'il n'y ait des embauches massives d'enseignants pour travailler à plusieurs, individualiser le suivi des élèves et animer jeux et goûters, le collège 2016 ne ressemblera probablement même pas à celui que l’on voit dans ce reportage idyllique...

Second reportage, dans la même veine que le premier, toujours de France 2[3]. Il s’agit cette fois-ci du collège expérimental Clisthène à Bordeaux. Et là, nous nous retrouvons embedded au cœur de l’innovant collège 2016, puisque madame la ministre se serait inspirée de cet établissement pour écrire sa réforme, nous dit-on. Que va-t-on y découvrir ? On en salive déjà...

 

Alors, que se passe-t-il d’extraordinaire dans cette Mecque de l’innovation ?

D’abord, on commence par l’inévitable petit-déjeuner qui dure quarante-cinq minutes aux dires de la voix off, mais seulement trente minutes dans l’emploi du temps classe, selon les informations disponibles sur le site du collège (très bien fait d’ailleurs, ce site : une vraie mine aux trésors constructivistes : les enseignants de Clisthène documentent bien leur travail, ce qui est tout à leur honneur). Autre source d’informations, le dossier réalisé par un illustrissime magazine pédagogique déjà croisé tantôt.

Alors, en route pour le petit-déjeuner. Super !

Mince, il n’y a pas de Nutella.

Quelle déception ! Mais c’est qu’on éduque à l’alimentation équilibrée dans ce collège, donc haro sur le Nutella bourré d'huile de palme... Oui, mais dans les brioches industrielles, il y a aussi de l’huile de palme... Bah, tant pis ! Mais dommage pour le Nutella quand même... Passons.

Et ensuite ?

Un cours d’espagnol avec une vingtaine d’élèves qui semblent bien maîtriser la discipline puisqu’ils étudient deux langues depuis la sixième. Tiens, ceci ne ressemblerait-il pas aux classes dites « bilangues » que la réforme du collège 2016 tend à supprimer ?... Curieux.

Ensuite, on passe à l’inévitable projet interdisciplinaire, cet EPI avant la lettre, avec deux professeurs pour 15 à 20 élèves visibles ; en l’occurrence, un projet absolument fashionable puisqu’il concerne le développement durable, ce superbe oxymoron politiquement correct qui innerve tous les programmes actuels d’histoire-géographie.

Ouais, ouais, ouais !

L’interdisciplinaire, ça donne donc du sens aux savoirs, lorsqu’on sort du « saucissonnage » disciplinaire, nous dit le professeur d’HG...

D’après le commentaire du journaliste, il s’agirait donc d’écrire un tract en espagnol pour les producteurs kenyans de roses... Quoi ? L’idée est tellement loufoque qu’on ne saurait y croire. Il s’agit probablement d’une erreur journalistique...

Cela dit, convenons que dans ce projet qui mixe espagnol et histoire-géographie, on a l’air de faire au moins de l’espagnol et de la géographie ! C’est mieux que dans le collège précédent...

Après le projet interdisciplinaire, au cœur de la réforme, on nous parle de deux heures d’aide au devoir par semaine, assurée par le professeur principal. Ça doit être l’équivalent de l’AP (accompagnement personnalisé) en moins prétentieux. Très bien !

On nous montre que les parents y sont bien accueillis. C’est le cas ailleurs aussi.

Nihil nove sub sole !

Tiens d’ailleurs, il semble qu’on n’enseigne pas les langues anciennes dans ce prototype de l’innovation : pas de trace de latin ni de grec ancien, ces vieilleries d’un autre temps... Résolument tourné vers le monde de demain, Clisthène ne propose qu’anglais et espagnol, les langues mainstream... On n’a le droit d’y réussir qu’avec les goûts de tout le monde... Si on était mauvaise langue, on pourrait soupçonner un petit côté soviétique dans tout ça : même rata pour tout le monde !

Question moyens : le collège Clisthène, qui existe depuis une dizaine d’années, fonctionnerait avec les mêmes moyens qu’un collège normal... Admettons.

Jetons un œil à l’emploi du temps d’un élève :

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Entre l’accueil, les heures de projet interdisciplinaire, d’aide au travail, de temps choisi et de temps de bilan, on ne le trouve guère chargé en horaires proprement disciplinaires... Entre autres, le temps dévolu aux maths et au français, ces enseignements fondamentaux, est largement inférieur aux horaires prescrits dans le collège actuel. Sans parler des semaines interdisciplinaires et autres activités qui émaillent l’année...

Alors, est-ce que ce dispositif innovant à horaires disciplinaires réduits profite aux élèves ?

Compulsons le rapport d’activités Clisthène 2012-2013 (le suivant n’étant pas achevé).

En ce qui concerne l’orientation à l’issue du collège, on nous annonce un taux de passage en seconde générale de 64%, au niveau des standards académiques (16/25) ; les autres élèves allant en lycée technologique ou professionnel.

Clisthène argue d’un taux de réussite au DNB honorable... Tant mieux ! Sauf qu’il n’est que de 68% puisque 17 élèves l’ont obtenu en 2013, sur une classe de 25. 19 l’ayant passé, et les 6 autres non, et l’on ignore pourquoi.

On comprend mieux pourquoi certains partisans de l’innovation pédagogique rêvent de supprimer le DNB : en cassant le thermomètre, on est sûr de hâter la guérison du malade !

- Mais la réussite ne se mesure pas qu’à l’aune du brevet des collèges, nous rétorquera-t-on...

- Alors à quoi ?...

- Question complexe...

- Ah. Donc pas de réponse... Nous voilà bien avancés !

Il n’en reste pas moins que Clisthène présente des résultats très banals, pour ne pas dire médiocres, tant au DNB qu’en termes d’orientation...

Est-ce cela le modèle de « réussite pour tous » que nous promet le collège 2016 ?

Au passage, puisque le collège Clisthène a été ouvert en septembre 2002, on aurait pu espérer voir dans son rapport d’activité 2013 un suivi de cohorte à long terme, afin de savoir ce que sont devenus les anciens élèves... Peut-être que « la réussite pour tous » se mesure sur les années ? On aurait aimé avoir un suivi des élèves qui en atteste...

Un tel suivi de cohorte serait d’autant plus facile que Clisthène revendique d’excellentes relations avec les parents, donc un suivi forcément aisé. Mais rien n’a été fait en ce sens. Dommage !

À lire le dossier hagiographique qu’un illustrissime magazine pédagogique déjà cité consacre à ce collège expérimental[4], ou le non moins hagiographique ouvrage d’un journaliste du « Monde » [5], on apprend que la plus-value dudit établissement est le plaisir : plaisir des adultes, plaisir des élèves...

Soit. Si vous le dites. Quand on y croit... Et au besoin, un peu de méthode Coué, ça aide.

Mais le plaisir existe aussi dans d’autres établissements, sans qu’on insiste sur les amphigouris des compétences, sans qu’on recoure à des projets tarabiscotés, et même sans Nutella ! Il y a d’ailleurs nombre d’élèves contents d’avoir des enseignants qui leur transmettent des savoirs !

Mais c’est là une réalité que les partisans d’un collège à la Clisthène ne sont absolument pas disposés à entendre.

De même que ne les gênent pas les difficultés quotidiennes et les problèmes relationnels que confessent aussi les enseignants de Clisthène, ces mêmes difficultés que l’on rencontre dans tous les collèges de France et de Navarre.

De même qu’ils ignorent superbement les critiques des enseignants hostiles au collège 2016, cette large majorité d’enseignants qui craignent de voir leur plaisir décliner avec cette réforme imposée aux forceps.

Clisthène n’offre pas de recette-miracle. Loin de là. Mais cette réalité n’entame pas la ferveur de ses thuriféraires. La raison n’ébranle pas la foi du croyant...

 

Alors, au terme de ce court voyage télévisuel dans le collège 2016, que reste-il ?

Une indéniable impression de villages Potemkine, tant ces reportages sont hagiographiques... Certes, les enseignants qui œuvrent au Collège de Clayes-sous-Bois et à Clisthène n’y sont pour rien : le format court des deux reportages TV ne donne qu’une vision partielle et donc réductrice de leur travail. Néanmoins, il y a franchement de quoi rester circonspect devant ces films de propagande...

La pédagogie de projet, qu’on l’appelle EPI, IDD, PPCP, TPE, ce n’est que le retour de vieilles lunes éducatives qui trouvent leurs origines chez Freinet, Piaget, Vygotski, Meirieu, etc. Elle n’a guère fait ses preuves, elle n’a pas convaincu - doux euphémisme - la plupart des enseignants de terrain, mais ses zélateurs ont l’oreille des ministres de l’Éducation ou de leurs conseillers...

On nous répète à l’envi que la promotion du socio-constructivisme, de l’approche par compétences et de la pédagogie de projet s’appuie sur les acquis de la recherche pédagogique la plus pointue (en France). Ça fait sérieux et scientifique. Puisque des experts vous disent que c’est la voie de la « réussite pour tous », vous n’avez qu’à adhérer et puis c’est tout !

Sauf que les pédagogues adeptes de ce paradigme de l’apprentissage ignorent totalement tout ce qui pourrait porter atteinte à leur dogme, que ce soit en théorie ou en pratique.

En théorie, qui parmi nos experts ès pédagogie étudie les ouvrages de Liliane Lurçat, Nathalie Bulle, Steve Bissonnette et Clermont Gauthier, Daniel T. Willingham, etc.

En pratique, qui parmi nos distingués constructivistes s’interroge sur les résultats de l’enquête « Follow through » aux USA (1967-1995), sur le bilan du Renouveau Pédagogique québecois fait par l’Université Laval (2015), sur les facteurs de réussite étudiés par John Hattie en Nouvelle-Zélande (2009), etc.

Que vaut une science qui s’interdit d’examiner les arguments de ses détracteurs ?

En Histoire, il y a un précédent fameux : Lyssenko (1898-1976).

Ce technicien agricole soviétique est parvenu à imposer dans l’URSS stalinienne une théorie génétique pseudo-scientifique et farfelue. Dénonçant la « science bourgeoise » de Mendel, il se fait le prophète d’une nouvelle « science prolétarienne » qui a les faveurs de Staline. Les biologistes qui le contestent en URSS disparaissent au goulag. Le lyssenkisme, cette fausse science corrompue par l’idéologie, a paralysé la biologie et l’agronomie soviétique pendant trente ans, entraînant des chutes de rendement conséquentes. En France, Jacques Monod trouve cela « insensé, démesuré, invraisemblable » et pourtant...

En tant que professeurs, on aimerait évidemment que cette réforme du collège 2016 puisse favoriser « la réussite de tous », même si on n’y croit pas... Au pire, on espère qu’elle ne fera pas trop de dégâts chez les élèves. Sinon, il restera toujours la pâte à tartiner pour se consoler...

Vive la pédagogie Nutella !

Jean-Christophe

Jean-Christophe (alias JCP) est professeur de lettres/histoire-géographie en lycée professionnel.



[2] Danielle Alexandre, Les Méthodes qui font réussir les élèves, collection ESF, 2011, page 15.

[4] « Cahiers pédagogiques », « Clisthène, un collège de la réussite et du plaisir » (12 août 2009)

[5] Luc Cédelle, Un Plaisir de collège, Le Seuil, 2008.