Le discret fiasco du plus coûteux des ENT

20171028

En France, le marché des espaces numériques de travail (ENT), ces plateformes en ligne mises à disposition des usagers de l’école, est très lucratif : de nombreuses entreprises proposent des licences annuelles aux établissements ou aux collectivités locales (mairies, départements, régions). Un marché dont il est difficile d'évaluer le coût global.

En 2009, sous une majorité socialiste, la région Île-de-France a voulu adopter une « démarche innovante et vertueuse de mutualisation inter-collectivités » pour « optimiser les moyens et les dépenses des collectivités territoriales dans le cadre de leur mission de service public »1.

Après cinq ans d’expérimentation, la région a annoncé en 2010 une « révolution pédagogique »2 : le déploiement en deux ans, dans tous les lycées de la région, d’un logiciel libre : « Lilie »3. Cette « solution complète et évolutive » avait vocation à offrir tous les services d’un ENT (cahier de textes, notes, retards et absences, réservation de ressource et de matériel, emplois du temps, messagerie etc.). Cette solution a remporté, la même année, une « Victoire de la modernisation de l’État »4 : elle était alors destinée à être « diffusée sous licence libre pour être disponible aux autres collectivités territoriales ».

Libre mais pas gratuit

Le coût de cette solution développée par une société privée5 ? « 26 millions d’euros en six ans » (plus une rallonge de deux millions en 20146) : le « plus important marché public jamais réalisé dans ce secteur »7. Par la suite, la vice-présidente de la région chargée des lycées a justifié cette dépense énorme par les économies à venir : « nous avions le souci d'anticiper l'évolution des usages, d'offrir un service complet et libre, que d'autres collectivités pourraient ensuite s'approprier, au-delà de l'Île-de-France. »

Selon le principal syndicat des chefs d’établissements, le SNPDEN, « le coût de déploiement de LILIE pour la région Ile de France représente 31 ans d’abonnement par établissement pour l’ensemble de la suite logicielle » d’un concurrent privé.

Un déploiement laborieux

En 2013, à la suite d’une enquête, le même syndicat des chefs d’établissement a dénoncé « l'impasse du déploiement général de l'ENT »8 dans les lycées de la région Île-de-France en raison de nombreux problèmes techniques que les professeurs ont pu constater par eux-mêmes9 : ergonomie mal pensée, lenteur du débit, bugs et plantages réguliers (« service momentanément indisponible »)…

L’extension de « Lilie » à d’autres collectivités territoriales a connu ses premiers échecs : le Conseil général de Seine-Saint-Denis a renoncé à déployer « Lilie » et la Région Rhône-Alpes a dénoncé son contrat avec la société privée en charge du développement de « Lilie » : malgré la gratuité de « Lilie », les deux collectivités ont préféré des solutions propriétaires. Au conseil régional, l’opposition a dénoncé le coût de « Lilie »10.

Mais la vice-présidente de la région chargée des lycées s’est voulue rassurante :

« La Région Rhône-Alpes ou la Seine-Saint-Denis se sont heurtées aux mêmes difficultés que nous. Mais elles ont choisi d'y répondre différemment. Nous voulions comprendre d'où venaient les dysfonctionnements et les résoudre. Aujourd'hui, notre outil est fiable et nous permet d'envisager les usages de l'école du XXIe siècle. »

L’étrange métamorphose de « Lilie »

Après les élections régionales de 2015 et le changement de majorité, « Lilie » a été rebaptisée « MonLycée » – sans autre explication – en novembre 2016.

En septembre 2017, les utilisateurs ont découvert « MonLycée NG » (« nouvelle génération »), une version reconstruite « sur un socle technique entièrement rénové, allégé des lenteurs de l’ancienne version ». « On avait un environnement numérique de travail qui ne marchait pas. Qui n’était pas ergonomique » explique la nouvelle présidente du Conseil régional.

Le coût de ce nouveau développement ? 1,3 million d'euros pour la première année.11

En plus de nouvelles applications (forum, mur collaboratif, pad, carte mentale, blog, agenda, exerciseur etc.), la « nouvelle génération », plus ludique et orientée réseaux sociaux avec un mur d'actualités, continue d’offrir une messagerie et un espace de partage de documents.

Mais, pour le reste, l’allègement de la « nouvelle génération » s’explique surtout par l’abandon pur et simple des services les plus élémentaires d’un ENT : la saisie des absences et des retards, la saisie et consultation des notes des élèves, le cahier de texte en ligne, la consultation des emplois du temps etc. Les lycées qui utilisaient les services de « MonLycée » ont dû recourir, dans l’urgence, à des solutions privées pour ces fonctions basiques et les intégrer dans « MonLycée ».

Sans que personne ne s’en rende compte, « Lilie » est devenu, en grande partie, une coquille vide, bien loin des ambitions de départ.

Qui pilote l'école numérique ?

Le rebranding de « Lilie » et l’abandon – discret – de ses fonctions élémentaires ont permis d’éviter le scandale public d’une trentaine de millions d’euros dépensés inconsidérément pour un résultat bien éloigné du cahier des charges initial.

Mais l’avenir de « Lilie » est plus incertain que jamais : à quoi bon une première interface, même libre et gratuite pour les établissements, si elle ne propose pas les services élémentaires qui sont ceux d’un ENT et s’il faut lui adjoindre une seconde interface propriétaire payante ?

Entendons-nous bien : ce n’est pas le caractère libre de Lilie qui pose ici problème mais le caractère erratique des politiques publiques en matière de numérique scolaire. D'ailleurs la rente globale versée chaque année – pour des solutions propriétaires souvent médiocres12 – à de multiples sociétés privées, en l’absence de toute coordination nationale, constitue un autre scandale.

Communication, précipitation, absence de concertation avec les principaux intéressés : « Lilie » n’est qu’un exemple – parmi bien d’autres13 – d’une certaine irrationalité de l’école numérique confinant parfois à la plus atterrante des gabegies.

@loysbonod

Article édité le 31 octobre 2017 avec l'article de MCETV.


[2] Communiqué de la région Île-de-France : « La première rentrée de Lilie »

[3] « C’est qui, cette Lilie ? » (15 novembre 2009)

« Non, Lilie n'est pas le prénom d'une nouvelle élève, ni le surnom du prof de maths.

Lilie est le nom de l'ENT qui sera déployé à partir de janvier 2010 dans les lycées franciliens.

Mais un ENT, qu'est-ce que c'est ?...

L'espace numérique de travail est une plate-forme de communication, c'est-à-dire un dispositif d'échanges en ligne, accessible par Internet. Il est destiné aux élèves et aux enseignants de chaque lycée, aux équipes de direction, d'éducation, de gestion, d'administration, d'orientation et de santé, aux agents techniques chargés de l'accueil, de l'entretien ou de la restauration, parfois de l'internat, et enfin aux familles dont les besoins en information sur la scolarité et la vie du lycée sont très importants.

L'ENT offre à toutes ces personnes qui contribuent à la réussite des lycéens des services de communication et des outils de travail pour échanger des messages, des documents ou pour accéder à des ressources pédagogiques. Un bulletin de notes et un cahier de textes en ligne permettent par exemple aux parents de suivre et d'accompagner plus efficacement la scolarité des jeunes. »

[4] Victoire du Service 2010 dans la catégorie fonction publique territoriale. Les Victoires de la modernisation de l'État 2010 ont été remises le 7 juillet à l'Hôtel de Lassay, en clôture de la 3ème édition des Rencontres de la modernisation de l'État, en présence de Georges Tron, secrétaire d'État à la Fonction publique. Il n’y a plus de lien actif pour consulter le palmarès.

[5] Logica , rachetée en 2011 par CGI.

[8] « Créteil.net » (n°9 22 mars 2013)

205 établissements sur les 470 lycées de la région (soit 44%) ont répondu à l’enquête du SPDEN. Seuls 8% des chefs d’établissement étaient satisfaits, 38% étaient peu satisfaits et 54% pas du tout satisfaits. 78% estimaient que l’ENT était pleinement fonctionnel à cette date.

[9] À noter que ces problèmes ne sont pas spécifiques à cette solution libre : ils peuvent également se rencontrer dans les solutions propriétaires…

[10] Valérie Pécresse dans « Les Échos » du 29 octobre 2014 : « Valérie Pécresse : « Faire confiance aux lycées » »

Extrait :

« Enfin, nous nous heurtons à la grande opacité et aux nombreux dysfonctionnements de l'ENT Lilie. La région a déjà dépensé 20 millions d'euros pour un outil qui ne fonctionne pas. Je demande un audit technique de cet ENT, des informations sur son coût réel et un moratoire sur toute nouvelle dépense. »

[11] « MCETV » du 28 août 2017 : « Île-de-France: vers la numérisation totale des lycées de la région. »

Extrait :

Mais qui dit numérisation dit aussi espace de travail. Et dans l’air du numérique, cet espace de travail se trouve avant tout sur les réseaux sociaux. Oui, vous avez bien compris. Valérie Pécresse a décidé de créer un ENT (Environnement Numérique de Travail) basé sur le fonctionnement d’un réseau social. « L’ENT permettra de faciliter les relations entre enseignants. Mais aussi les lycéens entre eux. Et même avec les parents », confie Valérie Pécresse. Insistant même sur la priorité de cette nouveauté au coeur de l’année scolaire 2017-2018.

Une suite logique des choses pour Valérie Pécresse

Baptisé Monlycée.net, il sera disponible sur ordinateurs, tablettes et smartphones. Il viendra remplacer l’ancien ENT Lilie, obsolète selon la présidente de la région. « On avait un environnement numérique de travail qui ne marchait pas. Qui n’était pas ergonomique. On n’avait pas le THD dans les lycées si ce n’est à Paris », insiste Valérie Pécresse qui en profite pour tacler l’ancien président de région et ses équipes. Ces derniers avaient en effet créé le projet Lilie en 2009.

Afin de rendre l’interface plus ludique, les créateurs du site ont décidé de garder les codes iconographiques des RS. Notamment avec la création d’un mur d’actualité. Permettant une communication plus simple au sein et en dehors de l’établissement, ce projet coûtera 1 300 000 euros pour la première année. Pour Valérie Pécresse, ce projet est une première étape. Le but ultime étant la numérisation des manuels scolaires en Ile-de-France. « Et on sait que les manuels scolaires sont très lourds, se perdent et se cassent » selon Valérie Pécresse. Ils nécessitent donc un entretien fréquent de la part des établissements.

[12] Au delà des problèmes d'ergonomie ou des dysfonctionnements, qu'on songe à cet éditeur qui a préféré ne pas ébruiter que sa base de données avait été hackée par un élève.

[13] On peut également songer aux investissements colossaux (et hasardeux) de l’État dans des startup pour moderniser l’école ou aux politiques d’équipement des élèves en tablettes ou ordinateurs : voir l’exemple de la région Grand-Est .