Un curieux exemple de pédagogie numérique

Pour sortir des considérations générales et abstraites sur les merveilleux « outils numériques » qui bouleversent l’espace pédagogique de la classe1, rien de tel qu’un exemple concret.

Précisément, sur le site du gouvernement2, le ministère de l’Éducation propose, pour « faire entrer l’école dans l’ère numérique » (son nouvel objectif), des webreportages sur l’utilisation en classe de primaire des « fondamentaux », courtes vidéos éducatives mises en ligne par le réseau Canopé (ex-Centre national de documentation pédagogique)3 et accessibles aux parents comme aux enseignants.

L’un de ces webreportages, publié en juin 2014, montre une expérimentation de « pédagogie inversée » sur les familles de mots dans une classe de CE1 à partir d’une vidéo de deux minutes et demie. Rien de bien méchant dans cette séance lexicale mais – à bien y regarder – un bon exemple de ce que la pédagogie « numérique » peut avoir de totalement vide.

La vidéo éducative sur les familles de mots peut être visionnée ici.

Puisque cette séance est mise en avant par le ministère, étudions-la de plus près.

 

Des outils numériques... inutiles

La séance se déroule en deux temps : la maîtresse, devant son tableau numérique interactif, demande aux élèves de se connecter d'abord, sur leur ordinateur portable muni d’un casque, à leur espace numérique de travail afin de visionner deux fois une vidéo des « fondamentaux » puis ensuite de se rassembler pour un échange collectif.

D’emblée tout semble factice : pourquoi demander à tous les élèves de consulter la même vidéo chacun séparément sur son ordinateur portable connecté à Internet avec un casque sur les oreilles – triste vision d'une « classe » moderne – quand il est possible de la visionner en plein écran sur le tableau numérique ? Pour utiliser artificiellement l'espace numérique de travail (ENT), une interface en ligne qui relie en principe l'école et la maison ?

Curieux choix d'ailleurs pour illustrer la « pédagogie inversée » : le premier temps se déroule en principe non pas en classe, avec des groupes tournants comme dans ce reportage, mais à la maison. À vrai dire, d'ailleurs, l'intérêt de gagner quelques minutes sur le temps de classe est assez limité, d'autant que la découverte de la notion se trouve ainsi bizarrement éloignée de la réflexion sur la notion. De plus le visionnage d'une vidéo se substitue dans son principe au réinvestissement de la notion à la maison. Notons enfin que, de tout temps, les enseignants ont pu demander aux élèves de lire un petit texte ou de faire une recherche avant de venir en cours : rien de nouveau sous le soleil, en somme, à part le support vidéo en ligne... qui dispense de lire.

Le tableau numérique interactif, quant à lui, est utilisé par la maîtresse pour taper au clavier une « carte mentale » pendant l'échange oral.

Bref, dans la séance ainsi mise en avant, nul besoin de nombreux « outils numériques » : un tableau noir avec des mots écrits à la craie et un écran de télévision auraient aussi bien fait l’affaire.

Mais c’est encore supposer que la vidéo elle-même est utile d’un point de vue pédagogique, ce qui – nous allons le voir – n’a rien d’évident.

 

La distraction comme pédagogie

La maîtresse met en avant le caractère « ludique » de la vidéo : espérons quand même qu’il existe encore d’autres activités ludiques en primaire.

À vrai dire l’intérêt, tout relatif quand même, des élèves s’explique avant tout par la brièveté de la vidéo elle-même : une vidéo aussi longue qu'un cours ne produirait peut-être pas les mêmes effets.

De plus, tout est fait pour happer l'attention des enfants, à l'imitation (médiocre) des dessins animés télévisés que les élèves connaissent : musique, bruitages appuyés, fausse voix d’enfants, rires forcés, exclamations continuelles etc. Le réseau Canopé les présente ingénument comme « des films agités (pour mieux cogiter) ». Le rythme rapide s'efforce de pallier la relative indigence graphique, syntaxique et narrative (« Il était une fois… la terre ! Oh un terrien… et son chien !… c’est un terrier ! Et son maître, lui, il a mal aux dents… Ça doit être terrible » etc.). Les élèves peinent d’ailleurs à raconter ensuite une histoire qui, malgré le rituel « Il était une fois », n’existe tout simplement pas. On peut même se demander dans quelle mesure les élèves les plus fragiles ont bien eu le temps de lire.

La pseudo-narration au tout début de la vidéo, vaguement moralisante (« ça dit que si tu vas pas chez le dentiste tu peux être édenté » conclut un élève) sert d'introduction à un raisonnement, plus long, pour définir la notion de famille de mots. Mais quand on interroge ensuite les élèves, c’est bien la distraction qu'ils retiennent, pas la notion (« j’ai bien aimé cette petite vidéo parce que ça ressemblait à un petit dessin animé »). Leur concentration s'apparente en vérité à une captation de leur temps de cerveau disponible.

« Les enfants prennent plaisir à apprendre par ces films d’animation, justifie la maîtresse. C’est la génération de maintenant : ils sont habitués au numérique, à la vidéo, ils sont habitués au son et c’est leur quotidien ». A vrai dire ils y sont d’autant plus habitués que l’école les y plonge encore davantage !

L’argument pourrait être retourné : et si l’école parvenait enfin à détacher les enfants de ces écrans qui les happent continument4, à la maison comme dans l'espace public ?

Mais il y a plus regrettable encore, car ce n'est pas « par ces films d’animation » que les élèves apprennent.

 

Une pédagogie vraiment moderne ?

La maîtresse le reconnaît : « La vidéo ne suffit pas pour qu’ils apprennent, il faut que les enfants puissent en discuter entre eux pour que chacun apporte ce qu’il a compris de la vidéo et construire ensemble la notion. »

Or la vidéo n’a pas été conçue ainsi, mais comme une unité d'enseignement autonome, peut-être parce que s'adressant moins aux élèves qu'aux enseignants et aux parents : partant d’un constat (« Il y a des mots qui se ressemblent »), elle suit explicitement un raisonnement débouchant sur une conclusion (« Pour que les mots appartiennent à la même famille, ils doivent avoir une relation de sens ») : la notion de famille de mot est d’ores et déjà « construite » sous leurs yeux. Pourtant, pour les élèves, qui l’ont pourtant visionnée deux fois, cette conclusion reste bien confuse. Une élève interrogée pense ainsi que les mots de la même famille, « ça veut dire la même chose ». Une autre comprend que des mots n’appartiennent pas à la même famille parce « ça veut pas dire la même chose » : c’est pourtant le cas des mots de la même famille !

C’est l’échange seulement, conduit par la maîtresse, qui permet en effet aux élèves de « construire ensemble la notion », de se l’approprier par un raisonnement mené collectivement. Dans cette perspective la vidéo en elle-même semble inutile et redondante (la maîtresse posant les mêmes questions que la vidéo). A ce stade l’enseignement numérique laisse plus que sceptique : cette vidéo « éducative » fait surtout la démonstration de son inefficacité et illustre le principe du « déficit vidéo. »5

On peut même aller plus loin : l'écran fait même écran au raisonnement.

Car – à bien y réfléchir – l’imposition en quelque sorte d’un raisonnement externe, dans la plus archaïque tradition magistrale, non seulement n’apporte rien aux élèves (peut-être ici parce que manquant de clarté, ou mené trop précipitamment, ou plus sûrement parce que les élèves prêtent moins d’attention au fil du raisonnement qu’à la distraction des images) mais elle neutralise en quelque sorte leur capacité propre à raisonner.

De même les connaissances lexicales des élèves ne sont aucunement sollicitées. L’exercice le plus évident consisterait pourtant à faire découvrir aux élèves par eux-mêmes, à travers un échange oral collectif, les mots de la même famille qu’ils connaissent. C’est de cette découverte proprement dialectique que naît précisément l’étonnement de l'apprentissage : je comprends soudain mieux des choses que je savais déjà. C’est d’ailleurs, pour l’enseignant, la partie la plus gratifiante de son métier, à la fois par ce que cet éveil a de fraîcheur et de spontané mais aussi parce que chaque élève, chaque groupe d'élèves, chaque classe, chaque année est forcément toujours un peu différent. C’est finalement ce que le métier d'enseignant offre de plus humain.

Or, ici, plus rien de spontané : la vidéo impose à toute vitesse aux élèves une liste de mots, connus ou inconnus d’eux d'ailleurs (qu’est-ce qu’une « dentition » pour un élève de CE1 ? et inversement sans doute qu’un élève aurait découvert qu'est « terrifiant » ou « terrible » ce qui provoque de la « terreur », mot malencontreusement oublié par la vidéo), mots aussi artificiellement imposés qu'ils ont été artificiellement introduits dans la pseudo-narration du début.

Pire : quand la maîtresse demande ensuite aux élève de donner des mots de la même famille, ils se contentent de répéter à l'identique les mots déjà entendus dans la vidéo. Difficile de voir en quoi une pédagogie aussi passive « implique » ou « engage » davantage les élèves…

On le voit : le miroir aux alouettes des écrans remplace bien mal la vraie magie de la découverte pédagogique.

 

Un triste bilan

Pour résumer le support numérique dans cette séance est aussi inutile du point matériel que du point de vue pédagogique : il est même contreproductif.

Quant à l'ENT, évoqué à la fin, son utilité reste limitée, comme souvent avec le numérique, à sa potentialité d'usage (« les enfants peuvent aller la revoir autant de fois qu’ils le veulent, que ce soit en classe ou à la maison »). La maîtresse a raison d’évoquer la gratuité des ressources du réseau Canopé mais elle oublie le coût de tout le reste (connexion, électricité, matériel collectif, matériel individuel, renouvellement, maintenance etc.).

Bref : ordinateurs portables, casques audio, tableau numérique interactif, ENT, Internet, tout ceci n'apporte pas grand-chose dans cette séance, à part un effet vitrine de l'école numérique moderne6. Ce qui ne laisse pas d'étonner, c'est que ce reportage est censé donner l'exemple de ce à quoi doit ressembler l'école numérique : un instructif cas d'école, en effet !

On imagine pourtant très bien comment un maître ou une maîtresse, dans un simple échange oral, vivant et authentique, ludique mais sans les baudruches numériques, pourrait, avec une vraie narration de son cru ou tirée d’un livre, d'un manuel scolaire, amener les élèves à réfléchir incidemment à la notion de famille de mots, à trouver eux-mêmes certains mots, en les guidant en les expliquant si nécessaire, à les écrire au fur et à mesure au tableau et en les regroupant peu à peu.

On pourrait même imaginer d'écrire une petite narration entièrement dédiée à la notion de famille de mots, une fable par exemple, qui permettrait, avec un petit mystère à percer, de susciter la curiosité des élèves et de commencer à les faire réfléchir par eux-mêmes à la notion de famille de mots. Une vraie pédagogie inversée, en somme, et tout ce qu'il y a de plus traditionnelle.

Vite, à nos crayons !

@loysbonod

Article édité le 15 août 2014 : la maîtresse pratique bien une pédagogie inversée en classe.


[1] Audition de Benoît Hamon par la commission des affaires économiques de l’Assemblée le 2 juillet 2014 : « Le numérique d’ores et déjà, à travers de multiples expérimentation, bouleverse l’espace pédagogique qui est celui de la classe ».

[2] « École numérique ». Voir aussi, sur une chaîne vidéo dédiée, cette vidéo publiée en juin 2014 : « Ecole numérique : les fondamentaux de cycle 2 (CP – CE1) »

[3] Canopé, « Les fondamentaux »

[4] Selon l'enquête Ipsos 2014 les enfants de 7 à 12 ans passent en moyenne 20 heures par semaine devant les écrans et les 13-19 ans près de 30 heures.

[5] TV Lobotomie par Michel Desmurget, Max Milo éditions, 2012.

[6] Ce reportage et d'autres mis en ligne par le ministère sur son site servent depuis longtemps de publicité sur les sites de groupes technologiques commercialisant des tableaux numériques ou des ENT :

http://www.itslearning.fr/temoignage-ecole-st-remy-sur-bussy

https://www.facebook.com/EEcolePourTous?fref=nf

http://smartbyc.blogspot.fr/2013/06/la-pedagogie-inversee-une-idee.html