La mystérieuse « revalorisation salariale significative » des enseignants français

20171008

Ainsi les enseignants français auraient bénéficié d’une « revalorisation salariale significative entre 2012 et 2017 » qui « a rapproché leur rémunération de la moyenne de l’OCDE ». C’est en tout cas ce qu’affirme la Cour des comptes dans son dernier rapport1.

Une affirmation qui ne laisse pas d’étonner. En réalité, le rapport est plus nuancé :

« Les rémunérations de début de carrière et des dix premières années sont en train de rattraper la moyenne, celles après 10 et 15 ans de carrière restant en deçà. »2

Voilà qui mérite quelques précisions :

- Premier trompe-l'œil : si la rémunération en début de carrière a, en effet, progressé pour approcher de la moyenne de l’OCDE3, celle-ci occulte un important tassement de la progression salariale ensuite. Pire : le salaire statutaire à 15 ans d’ancienneté dans le primaire par exemple n’est pas seulement largement « en deçà » de la moyenne de l’OCDE  en 2015, celle-ci était supérieure de 23%4 – mais il a encore baissé depuis 2010… quand la moyenne de l’OCDE a augmenté5 !

- Deuxième trompe-l'œil : l'écart en fin de carrière est peu signifiant puisqu'en moyenne la fin de carrière est atteinte en 24 ans dans l'OCDE et… en 34 ans en France6.

- Dernier trompe-l'œil : les « mesures salariales prises en 2016 […] contribueront probablement à poursuivre cette évolution » : c'est donc une conjecture à laquelle se livre ici la Cour des comptes, plus qu’un constat. Conjecture peu crédible à vrai dire, compte tenu du nouveau gel du point d’indice en 2017.

En somme et pour le dire autrement, les enseignants français sont mieux rémunérés en début de carrière et bien rémunérés en fin de carrière mais la réalité de l'ensemble des carrières est bien celle d’une baisse et d’un écart avec les autres pays qui ne cesse de s’aggraver. En Europe, aujourd'hui, le salaire d’un enseignant français est plus proche de celui d’un enseignant des pays de l’Est que d'un enseignant des pays voisins.7 La baisse est plus impressionnante encore en remontant sur plusieurs décennies.

La Cour des comptes a donc bien choisi son prisme déformant, non sans un certain cynisme, pour déplorer ensuite que cette « revalorisation salariale significative » – imaginaire, donc – n’ait été accompagnée d’aucun effort de la part des enseignants…

Cette paupérisation – certes relative mais réelle − des enseignants français ainsi que ce genre de déconsidération chronique expliquent en grande partie la crise des vocations actuelle dans notre École. Reste à savoir ce qui, pour cette Cour de la République, compte vraiment.

@loysbonod


[1] Cour des comptes, « Gérer les enseignants autrement : une réforme qui reste à faire » (4 octobre 2017). Voir notre analyse du rapport précédent (portant le même intitulé) : « Le fabuleux rapport de la Cour des comptes » (août 2013).

[2] P. 91 :

[3] Effet de la revalorisation des premiers échelons de carrière engagée par Luc Chatel à partir de 2012 dans le cadre de la mastérisation du métier.

[4] OCDE, Regards sur l’Éducation 2017 D3.2. En 2015, le salaire statutaire à 15 ans d’ancienneté sur la base des qualifications typiques de la moyenne des pays de l’OCDE est de 18,6% supérieur dans le premier cycle du secondaire et de 23% en primaire.

[5] OCDE, Regards sur l’Éducation 2017 D3.3b. Le salaire statutaire à 15 ans d’ancienneté sur la base des qualifications typiques a baissé de 2,6% en primaire et 3,3% dans le premier cycle du secondaire entre 2010 et 2015 en France. Il a augmenté, dans l’OCDE, respectivement de 0,5% et 1,1%.

[6] Éric Charbonnier (OCDE), L’Éducation déchiffrée du 24 janvier 2013 : « Le salaire des enseignants français à la loupe »

« 34 années d’ancienneté sont nécessaires pour atteindre l’échelon maximum en France, contre seulement 24 années en moyenne dans les pays de l’OCDE. »

[7] OCDE, Regards sur l’Éducation 2017 D3.1