Plongée distrayante dans l'obscurantisme numérique moderne

20171015

Les citations apocryphes pullulent sur le web, que ce soit sur les sites de citations spécialisés ou plus encore sur les réseaux sociaux, où elles sont copiées et collées  dans une forme de transmission chaque fois plus dégradée et hasardeuse, signant une forme de frénésie en même temps que d'amnésie collective : parfois sans auteur ou au contraire attribuée à une foule d'auteurs très différents, le plus souvent sans aucune référence, parfois même à contresens du texte d'origine… quand ce texte existe seulement !

Cet usage compulsif des citations dit quelque chose de notre modernité.

D'abord parce que la citation, par sa brièveté, se prête parfaitement à l'immédiateté du prêt-à-penser, dispensé de la vraie lecture, profonde, lente et parfois difficile : sa réplication à l'infini fait de la citation un poncif au sens propre (il est vrai que le copier-coller est même érigé par Michel Serres ou d'autres comme un modèle à suivre). Avec ces citations apocryphes, plus que jamais les idées sont reçues.

Ensuite parce que le caractère souvent paradoxal de la citation convient merveilleusement à une pensée avide de déconstruction, de transgression et d'iconoclasme facile : et si elle n'est pas suffisamment paradoxale, son altération y pourvoit utilement.

Enfin − paradoxe de cet iconoclasme − parce que la citation, par l'autorité de son auteur (réel ou supposé) ainsi que par son caractère définitif, coupé du mouvement de la pensée d'origine, offre moins à la réflexion une source qu'un arrêt brusque, souvent sacralisé par une typographie et une image dans un cadre : ce retour inattendu à l'argument d'autorité − sans parfois comprendre ou même connaître cette autorité, en supposant qu'elle existe ! − constitue bien une double régression intellectuelle, sidérante, à vrai dire, à l'ère des humanités dites « numériques » et de la nouvelle « révolution » de l'écrit (après celle de l'imprimerie).

Signe de l'inanité de l'hypertexte, la citation est, en quelque sorte, le Livre… sans le Livre.

*  *  *

Les citations qui nous intéresseront dans ce billet sont celles concernant l'éducation. Elles sont étonnamment nombreuses, rencontrent beaucoup de succès et, quand elles ne sont pas détournées, sont… totalement apocryphes. Leur utilisation récurrente par des éducateurs, des pédagogues ou des penseurs de l'école se considérant comme « progressistes » et promouvant les nouveaux « outils numériques » autant que « l'éducation aux médias et à l'information » (EMI), ne laisse pas d'étonner.

Mais surtout le choix de ces citations ou le processus de leur altération témoignent bien souvent de la progression d'une idéologie scolaire : le constructivisme. C'est ainsi que de grand penseurs, morts depuis des siècles ou des millénaires, se trouvent enrôlés - bien malgré eux - dans nos débats éducatifs modernes, au service d'idéologies si fragiles qu'elles ont besoin de ces soutiens imaginaires.

Des citations détournées, altérées, inventées. Et si l'éducation aux médias et à l'information commençait par un retour aux sources : la lecture des livres ?

@loysbonod

Ce billet est un peu inhabituel : il aura vocation à être augmenté, au gré de nos découvertes (et de notre temps libre). À nous de combattre ce nouvel obscurantisme et de lui offrir le cimetière qui lui convient !


Sommaire

Citation n°1 : « Quand les maîtres cesseront d'enseigner, les élèves pourront enfin apprendre » (Montesquieu)

Citation n°2 : « Tu me dis, j'oublie. Tu m'enseignes, je me souviens. Tu m'impliques, j'apprends » (Benjamin Franklin)

Citation n°3 : « Éduquer, ce n'est pas remplir un vase mais allumer un feu » (Montaigne)

Citation n°4 : « La sagesse commence dans l'émerveillement » (Socrate)

Citation n°5 : « Nous sommes tous des génies. Mais si on juge un poisson par son aptitude à grimper dans un arbre, il passera sa vie à croire qu'il est stupide » (Albert Einstein)

Citation n°6 : « Qui ne continue pas à apprendre est indigne d'enseigner. » (Gaston Bachelard)

Citation n°7 : « Notre jeunesse est mal élevée, elle se moque de l'autorité et n'a aucune espèce de respect pour les anciens. » (Socrate)


Citation apocryphe n°1

« Quand les maîtres cesseront d'enseigner, les élèves pourront enfin apprendre » (Montesquieu)

20180427 montesquieu

[Dernières occurrences telle quelle sur Google/sur Twitter]

Cette citation, moins répandue que d'autres, est généralement attribuée à Montesquieu, philosophe du siècle des Lumières assimilé ici à un étonnant promoteur du constructivisme scolaire moderne et des pédagogies dites actives.

Elle est apocryphe pour deux raisons : elle a été altérée pour devenir une citation pédagogique et son interprétation fait l'objet d'un contresens. La citation authentique, tirée de la Défense de L'Esprit des lois (1750), est consultable sur Gallica dans son contexte :

La manière de critiquer, dont nous parlons, est la chose du monde la plus capable de borner l'étendue, et de diminuer, si j'ose me servir de ce terme, la somme du génie national. La théologie a ses bornes, elle a ses formules; parce que les vérités qu'elle enseigne étant connues, il faut que les hommes s'y tiennent; et on doit les empêcher de s'en écarter : c'est là qu'il ne faut pas que le génie prenne l'essor : on le circonscrit, pour ainsi dire, dans une enceinte. Mais c'est se moquer du monde, de vouloir mettre cette enceinte autour de ceux qui traitent les sciences humaines. Les principes de la géométrie sont très vrais; mais, si on les appliquait à des choses de goût, on ferait déraisonner la raison même. Rien n'étouffe plus la doctrine que de mettre à toutes les choses une robe de docteur : les gens qui veulent toujours enseigner, empêchent beaucoup d'apprendre ; il n'y a point de génie qu'on ne rétrécisse, lorsqu'on l'enveloppera d'un million de scrupules vains. Avez-vous les meilleures intentions du monde ? on vous forcera vous-même d'en douter. Vous ne pouvez plus être occupé à bien dire, quand vous êtes sans cesse effrayé par la crainte de dire mal, et qu'au lieu de suivre votre pensée, vous ne vous occupez que des termes, qui peuvent échapper à la subtilité des critiques. On vient nous mettre un béguin sur la tête, pour nous dire à chaque mot: « Prenez garde de tomber; vous voulez parler comme vous, je veux que vous parliez comme moi. » Va-t-on prendre l'essor ? ils vous arrêtent par la manche. A-t-on de la force et de la vie ? on vous l'ôte à coups d'épingle. Vous élevez-vous un peu ? voilà des gens qui prennent leur pied, ou leur toise, lèvent la tête, et vous crient de descendre pour vous mesurer. Courez-vous dans votre carrière ? ils voudront que vous regardiez toutes les pierres que les fourmis ont mises sur votre chemin. il n'y a ni science ni littérature qui puisse résister à ce pédantisme. Notre siècle a formé des académies; on voudra nous faire rentrer dans les écoles des siècles ténébreux. Descartes est bien propre à rassurer ceux qui, avec un génie infiniment moindre que le sien, ont d'aussi bonnes intentions que lui: ce grand homme fut sans cesse accusé d'athéisme; et l'on n'emploie pas aujourd'hui contre les athées de plus forts arguments que les siens.

La citation altérée et dévoyée ne concerne donc pas les maîtres d'écoles et leurs élèves. De fait, l'expression « les gens » désigne ici les théologiens qui n'ont pas manqué de critiquer L'Esprit des lois : le verbe « enseigner » renvoie ici au dogmatisme des doctrinaires et « apprendre » aux progrès des penseurs dans le domaine des « sciences humaines ».

Nulle réflexion sur la pédagogie ici : le détournement de Montesquieu au profit du constructivisme est consternant. Il est vrai que la perspective du renoncement des maîtres à enseigner ne peut être réjouissante que pour certain conseiller pédagogique TICE ou syndicat progressiste, comme le SE-Unsa !

1b

À l'occasion de la biennale 2017 de l'éducation nouvelle (voir également la citation n°3), les « Cahiers pédagogiques » ont cité plus exactement Montesquieu, mais en se trompant de référence et en avec le même contresens pédagogique :

1c

 

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Citation apocryphe n°2

« Tu me dis, j'oublie. Tu m'enseignes, je me souviens. Tu m'impliques, j'apprends » (Benjamin Franklin)

20180427 benjamin

[Dernières occurrences telle quelle sur Google/sur Twitter]

Cette citation, très répandue (des dizaines de milliers de résultats sur un moteur de recherches et même des dizaines de millions dans la version anglaise), est la plupart du temps attribuée à Benjamin Franklin, un penseur des Lumières encore une fois enrôlé dans la promotion des pédagogies actives modernes. Une foule d'images viennent sacraliser cette citation.

2

Problème : comme on peut le remarquer, cette citation n'est jamais accompagnée de sa référence. Et pour cause : elle ne se trouve, sous cette forme ou sous une autre, dans aucun ouvrage de Benjamin Franklin. Citation totalement apocryphe, donc.

On rencontre pourtant cette citation sur le site des citations du « Monde », sous la plume d'un ancien rédacteur en chef des « Cahiers pédagogiques », sur des sites pédagogiques (parfois institutionnels) ou dans le documentaire Une Idée folle (2017) de Judith Grumbach qui promeut l'éducation à… l'esprit critique !

Comme dit un autre membre du SE-Unsa :

2b

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Citation apocryphe n°3

« Éduquer, ce n'est pas remplir un vase mais allumer un feu » (Montaigne)

[Dernières occurrences telle quelle sur Google/sur Twitter]

Cette citation apocryphe, dans ses différentes versions, est extrêmement populaire (des centaines de milliers d'occurrences en français) et dans toutes les langues. Elle est attribuée tantôt à Montaigne (le plus souvent), tantôt à Rabelais, tantôt à Aristophane, tantôt à William Butler Yeats, tantôt à Marguerite Yourcenar etc. Cette multiplicité très poétique d'auteurs suffit à la rendre suspecte, tout comme l'emploi (très moderne) du verbe « éduquer ». On voit bien comment cette citation polémique est enrôlée au service du constructivisme : l'apprentissage des connaissances est méprisé et l'élève doit être acteur de son apprentissage (« apprendre à apprendre »).

Cette citation ne se rencontre chez aucun des auteurs cités. En revanche, on en trouve une version proche, sans le verbe « éduquer », dans les Œuvres morales de Plutarque, philosophe grec du Ie-IIe siècle après J.-C., dans une dissertation intitulée Comment écouter (Περὶ τοῦ ἀκούειν)… un titre qui déplairait peut-être à certains contempteurs du cours magistral. Dans la traduction de Victor Bétolaud (1870) :

« L'esprit n'est pas comme un vase qui a besoin d'être rempli ; c'est plutôt une substance qu'il s'agit seulement d'échauffer »

La citation de Plutarque replacée dans son contexte (chapitres 1 et 17-18 de la dissertation) :

« La dissertation que j'ai prononcée en public sur la manière d'écouter, je vous l'envoie, ô Nicandre, après l'avoir mise en écrit, afin que vous sachiez accueillir convenablement les avis, maintenant que vous êtes éloigné des maîtres et que vous avez pris la robe virile. Car dans cet affranchissement de toute autorité, qui est regardé comme de l'indépendance par certains jeunes gens mal élevés, ils s'imposent à eux-mêmes des tyrans plus impérieux que n'étaient les maîtres et les précepteurs de leur enfance : je veux parler de leurs passions, qui se sont, en quelque sorte, délivrées de toutes entraves. De même que les femmes, dit Hérodote, se dépouillent de leur pudeur lorsqu'elles se dépouillent de leur tunique; de même certains jeunes gens qui viennent de déposer la robe de l'enfance déposent toute honte, toute crainte, et, se débarrassant de l'appareil qui leur imposait un maintien, se plongent dans le désordre. Mais vous, qui souvent avez entendu dire que c'est tout un de suivre Dieu et d'obéir à la raison, persuadez-vous bien que, pour les esprits sensés, le passage de l'enfance à l'âge viril est moins l'affranchissement de toute autorité que ce n'est un changement de maîtres. Au lieu d'un mercenaire, d'un homme à gages, ils prennent un guide divin, qui est la raison, pour se diriger dans la vie; et ceux qui suivent un tel conducteur doivent être seuls estimés libres, puisque seuls , ayant appris à vouloir ce qu'il faut, ils vivent comme ils veulent.

[...]

Encore une recommandation. De même que pour apprendre à lire, à jouer de la cithare, à s'exercer dans la palestre, les commencements de l'étude sont pleins d'embarras, de labeur et d'obscurité, mais qu'en avançant on s'habitue peu à peu à ces pratiques élémentaires et que l'on fait connaissance avec elles comme avec des personnes, si bien que tout devient agréable, familier, facile à dire, facile à exécuter; de même la philosophie offre, il est vrai, dans les commencements quelque chose de sec et d'étrange et par les mots qu'elle emploie et par les matières dont elle traite ; mais il ne faut pas que la crainte de ces préliminaires nous détermine à la laisser de côté, à fuir en hommes qui manquent de courage et que le moindre bruit épouvante. Que nos efforts s'appliquent avec persévérance sur chaque détail, que notre désir d'avancer soit constant, et nous pourrons compter sur les effets de l'habitude, qui a la propriété de rendre agréable tout ce qui est beau et honnête. Elle ne tardera pas, en effet, à venir : elle jettera une vive clarté sur l'objet de nos efforts, et nous inspirera des amours immenses pour la vertu. Mais si ces amours nous manquent, nous ne serons plus que des malheureux ou des lâches, nous traînerons péniblement le reste de notre existence, déchus, faute de cœur, des hautes destinées où nous appelait la philosophie. Peut-être, en effet, dans le commencement ces matières offriront-elles aux esprits neufs et sans expérience quelques difficultés pour être comprises ; mais, le plus souvent, c'est par leur fait personnel que les jeunes gens restent dans les ténèbres de l'ignorance ; et avec des natures différentes ils tombent dans une faute commune. Les uns, péchant par trop de honte et de réserve, hésitent à questionner celui qui fait la leçon, à s'assurer indubitablement de ce qu'il a dit, et par leurs signes de tête affirmatifs ils laissent croire que la parole a pénétré dans leur intelligence. Il y a ceux que préoccupe l'ambition, aussi déplacée que vaine, de prévaloir sur les autres ; et pour faire preuve de vivacité, de force, de promptitude dans la conception, ils disent, avant d'avoir saisi, qu'ils comprennent parfaitement, et de cette manière ils ne retiennent rien. Qu'arrive-t-il de là ? Les premiers, avec leur honte et leur silence, se chagrinent quand ils se sont retirés. Leur embarras est tel qu'ils finissent par céder à la nécessité : ils vont, une seconde fois, plus honteux encore, importuner celui qui a parlé ; et les voilà reprenant chaque question, revenant sur le discours entier. Quant à nos prétentieux, à nos superbes, ils s'occupent constamment de dissimuler et de couvrir l'ignorance qui est restée dans leurs esprits.

Nous repousserons donc toute lâcheté en ce genre, aussi bien que toute fanfaronnade. Décidés à nous instruire, à nous approprier au profit de notre intelligence les discours utiles, laissons rire de nous ceux qui se regardent comme des génies privilégiés, et songeons à Cléanthe et à Xénocrate. L'un et l'autre ils paraissaient plus lents que leurs condisciples, mais ils ne discontinuèrent jamais d'apprendre et ne se découragèrent pas. Ils étaient les premiers à rire d'eux-mêmes, et se comparaient à des vases de goulot étroit et à des tablettes de bronze, ce qui voulait dire, qu'ils recevaient l'instruction avec difficulté, mais qu'ils la retenaient d'une manière sûre et durable. Car non- seulement, comme dit Phocylide, "Pour être homme de bien il faut plus d'un mécompte", mais il est nécessaire encore d'avoir été souvent l'objet de brocards, d'humiliations , de sarcasmes, de plaisanteries de mauvais goût ; et c'est après avoir de toutes ses forces repoussé l'ignorance, que l'on finit par triompher d'elle. On ne doit pas, non plus, négliger de se tenir en garde contre une faute opposée, celle où tombent les auditeurs que leur compréhension tardive rend désagréables et fatigants. Ils ne veulent jamais payer de leur personne, jamais se donner aucun embarras, tandis qu'à celui qu'on écoute ils en suscitent par les questions réitérées qu'ils lui adressent sur les mêmes matières. Comme des petits oiseaux encore dénués de plumes, ils attendent, toujours béants, une bouche étrangère, et il leur faut, en quelque sorte, une nourriture toute prête et déjà toute mâchée. D'autres, recherchant mal à propos une réputation d'auditeurs très attentifs et très pénétrants, importunent par leur bavardage et par leur curiosité celui qui fait la leçon. Ils proposent toujours quelques doutes nouveaux là où ce n'est nullement nécessaire, et ils réclament des démonstrations pour des objets qui n'en ont pas besoin. Ainsi pour eux s'allonge un chemin des plus courte comme dit Sophocle; et non seulement pour eux, mais encore pour les autres. En effet ils s'emparent chaque fois du maître par leurs questions, aussi vaines et aussi superflues que celles qu'échangent entre eux des promeneurs; et ils font disparaître toute suite dans l'enseignement par ces interruptions et ces retards. Ils ressemblent, selon Hiéronyme, à ces chiens peureux, à ces roquets, qui à la maison mordent la peau et tirent le poil des bêtes apportées mortes, mais qui n'attaquent point elles-mêmes le gibier sauvage. Engageons ces gens à l'esprit paresseux, quand ils auront mis dans leur tête les points principaux d'un discours, à composer en eux-mêmes le reste, à faire cheminer en quelque sorte pas à pas leur imagination en même temps que leur mémoire, et à regarder la parole du maître comme un principe et un germe qu'il s'agit de nourrir et de développer. Car l'esprit n'est pas comme un vase qui a besoin d'être rempli ; c'est plutôt une substance qu'il s'agit seulement d'échauffer ; il faut inspirer à cet esprit une ardeur d'investigation qui le pousse vigoureusement à la recherche de la vérité. Supposez un homme qui va demander du feu chez des voisins, et qui, trouvant là un brasier vaste et bien flambant, y reste jusqu'à la fin pour se réchauffer : de même, plus d'un, qui était venu recueillir la parole d'un autre, croit n'avoir pas besoin d'allumer son propre feu, le feu de son intelligence personnelle; il est charmé de ce qu'il entend, et s'assied avec plaisir. A ce foyer il prend bien une sorte de rougeur et d'illumination: je veux dire que de tels discours l'aident a se former une opinion; mais les souillures, les ténèbres de son âme ne sont pas dissipées par cette chaleur, et la philosophie ne l'en a pas débarrassé. Si pour acquérir la science de bien écouter on a besoin de quelqu'autre précepte, on se remettra en mémoire ce que je viens de dire précisément tout à l'heure, à savoir que l'imagination doit être exercée concurremment avec la mémoire. De cette manière nous acquerrons un mérite qui ne sera ni d'apparat ni d'emprunt, mais qui nous sera entièrement personnel, parce qu'il s'appuiera sur une solide philosophie et parce que nous nous serons bien convaincus que le commencement de bien vivre, c'est de bien écouter.

Dans ses conseils sur l'entrée dans la philosophie, Plutarque ne s'adresse pas à des enfants en train d'apprendre, mais de jeunes adultes soucieux de rechercher la vérité, qu'il met en garde contre la réception dogmatique de la « leçon » d'un « maître » philosophique, en appelant - dans un équilibre très antique - à l'esprit critique en même temps qu'à l'humilité. Plutarque distingue même très soigneusement les deux sortes de « maîtres », le maître et précepteur de l'enfance et le maître philosophique.

Aucun rapport, donc, avec l'apprentissage scolaire, même s'il est vrai que le constructivisme moderne considère les enfants comme des adultes (d'où la confusion récurrente enfant/philosophe).

Et pourtant cette citation apocryphe a connu une saisissante fortune pédagogique. En 1992, par exemple, dans la préface de La Maîtrise de la langue à l'école (consultable ici), Jack Lang, ministre de l'Éducation nationale et de la Culture, l'a attribuée à Rabelais pour défendre l'importance… de la lecture !

Vingt-deux ans plus tard, elle fait l'admiration de la Directrice générale de l'enseignement scolaire (et responsable de la réforme du collège 2016) qui y voit un « magnifique manifeste éducatif ». En supprimant brutalement l'enseignement des langues anciennes, cette réforme rend, de fait, le texte original de Plutarque inaccessible.

3b

La citation (dans la variante « enseigner ») vient même d'être reprise en 2017 avec beaucoup de succès par le philosophe Edgar Morin qui vient de publier un livre sur l'enseignement :

3c

Dans une variante, à l'occasion du dixième Forum des enseignants innovants et en se référant à la « pédagogie bancaire » de Paulo Freire, Philippe Meirieu a comparé l'enseignement à un acte de dépôt, et les enseignants à des banquiers prélevant par leur note une commission à la restitution de ce dépôt. À l'occasion de la biennale 2017 de l'éducation nouvelle (voir également la citation n°1), Philippe Meirieu a pu reprendre le poncif du vase en le modifiant quelque peu (« transmettre », « s'imbiber comme une éponge ») et en lui attribuant des auteurs (des « éducateurs », dit-il) à la fois anciens et beaucoup plus vagues.

3d

 

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Citation apocryphe n°4

« La sagesse commence dans l'émerveillement » (Socrate)

20180427 socrate

[Dernières occurrences telle quelle sur Google/sur Twitter]

Dans ses différentes variantes, cette citation n'est pas totalement apocryphe, même si elle a été altérée par plusieurs traductions successives et si son sens s'en trouve parfois dévoyé.

C'est effectivement Platon qui donne ainsi la parole à Socrate dans le Théétète (consultable sur Gallica). Le texte en grec ancien peut être consulté ici. La citation de Platon replacée dans son contexte (155d) dans la traduction d'Émile Chambry :

THÉÉTÈTE. - Par les dieux, Socrate, je suis perdu d'étonnement quand je me demande ce que tout cela peut être, et il arrive qu'à le considérer, je me sens véritablement pris de vertige.

SOCRATE. - Je vois, mon ami, que Théodore n'a pas mal deviné le caractère de ton esprit ; car c'est la vraie marque d'un philosophe que le sentiment d'étonnement que tu éprouves. La philosophie, en effet, n'a pas d'autre origine, et celui qui a fait d'Iris la fille de Thaumas, n'est pas, il me semble, un mauvais généalogiste.

Au delà du fait qu'il semble hasardeux de confondre sagesse et philosophie d'une part ou étonnement et émerveillement d'autre part, on voit qu'il n'est pas question ici d'apprentissage scolaire, mais encore une fois d'une sorte de propédeutique à la philosophie.

Mais, pour certains penseurs de l'école, cette citation est la preuve que l'enseignement doit partir de l'élève, de ses intérêts et de ses interrogations, auxquels les disciplines constituées forment même obstacle.

Pour François Taddei, promoteur de la démarche expérimentale dans l'apprentissage1, cette citation illustre ce qui unit l'esprit scientifique et l'esprit d'un enfant, si jeune soit-il : l'enfant est un chercheur et le chercheur est un enfant. Et peu importe si le propos de Socrate n'a à voir ni avec la science ni avec l'enfance. Michel Lussault, ancien président du Conseil supérieur des programmes, approuve cette conception audacieuse : « le "modèle" socratique est une source d'inspiration constante pour les pédagogies critiques » :

4a

En Belgique, c'est un même un curieux « serment de Socrate » (sic) qui signe l'entrée dans le métier d'enseignant (avec des guillemets) : 

« Je m’engage à mettre toutes mes forces et toute ma compétence au service de l’éducation de chacun des élèves qui me sera confié. »

 

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Citation apocryphe n°5

« Nous sommes tous des génies. Mais si on juge un poisson par son aptitude à grimper dans un arbre, il passera sa vie à croire qu'il est stupide » (Albert Einstein)

20180521

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Une citation apocryphe très prolifique (un centaine de milliers d'occurrences rien qu'en français), notamment popularisée depuis 2010 sur les réseaux sociaux par une illustration reproduite dans des centaines de versions différentes.

5

Au delà de la formule démagogique (« Nous sommes tous des génies », avec la démonstration par l'exemple : Albert Einstein lui-même) ou de la défiance à l'égard de l'évaluation en général, la citation rejoint la perspective d'un enseignement centré sur l'élève : l'École, par la différenciation pédagogique ou la personnalisation des apprentissages, doit s'adapter à chaque élève, dans ses moyens (des méthodes pédagogiques adaptées à chacun) comme dans ses fins (des examens adaptés à chacun). Une présentation qui ne peut que satisfaire les tenants du consumérisme scolaire et les adversaires d'une fabrique du commun.

L'analogie laisse pourtant perplexe, moins parce qu'elle les compare à des animaux que parce qu'elle essentialise les élèves, ne développer chez eux que les qualités qu'ils ont déjà et, d'une certaine manière, renonce à leur éducabilité dans toutes les disciplines.

Curieusement, cette citation d'Albert Einstein n'est jamais accompagnée de sa référence. Et pour cause : on ne la trouve, sous cette forme ou sous une autre, dans aucun des écrits du scientifique.

* * *

Un exemple d'utilisation de cette citation apocryphe par le youtubeur Gaspard, pour défendre - assez paradoxalement - la suppression des filières dans la réforme du lycée, avec le soutien du ministère.

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Citation apocryphe n°6

« Qui ne continue pas à apprendre est indigne d'enseigner. » (Gaston Bachelard)

[Dernières occurrences sur Google/sur Twitter]

Dans ses diverses variantes, cette citation est généralement attribuée à Gaston Bachelard (mais parfois également à Henry David Thoreau). Coupée de tout contexte, elle n'est jamais accompagnée de sa source bibliographique, y compris sur les dictionnaires de citations en ligne comme celui du « Monde » ou du « Figaro ». Elle est de fait étonnante, Gaston Bachelard n'ayant pas consacré d'ouvrage à la pédagogie en général.

La formule, brutale (« indigne d'enseigner »), est par ailleurs très générale : «  apprendre » est employé de façon absolue, ce qui permet toutes les interprétations. Certains, comme Claude Thélot, y voit la nécessité pour les enseignants d'une « formation continue professionnelle », sans plus de précision (les enseignants qui continueraient d'apprendre par eux-mêmes, selon la tradition humaniste la plus ancienne, ne seraient donc pas de « bons enseignants », par exemple : à croire qu'ils ne pourraient « apprendre à apprendre », contrairement aux élèves).

Mais dans la perspective constructiviste, pour qui l’enseignant est un apprenant comme les autres, la formule sonne comme une injonction plus précise, pour les enseignants du primaire ou du secondaire, à apprendre dans un champ bien spécifique et non disciplinaire : la pédagogie, sous l'égide des sciences de l'éducation. La pédagogie, ou plutôt une pédagogie, d'inspiration constructiviste puisque Philippe Meirieu, par exemple, a pu livrer cette citation apocryphe lors de différents salons Freinet.

201411b

En conclusion du « Forum des enseignants innovants » de décembre 2015 (organisé par le « Café pédagogique »), Philippe Meirieu a voulu, cette fois, citer plus précisément Bachelard pour définir les  « enseignants innovants ».

6a

La citation de Philippe Meirieu, moins brutale, rappelle notre citation apocryphe : elle en est peut-être la source lointaine.

Les enseignants doivent se former « tout au long de la vie » et ne sauraient enseigner ce que eux-mêmes ont appris ou comme ils l'ont appris : il ne peut, au fond, y avoir aucune tradition de l'enseignement, l'innovation seule fait l'enseignant. Curieuse tabula rasa pédagogique qui a paradoxalement besoin de s'appuyer sur un argument d'autorité.

Sauf que, pour justifier cette entreprise de dépossession disciplinaire, Philippe Meirieu oublie étourdiment de citer l'ouvrage dans lequel il puise cette citation de Gaston Bachelard : La Formation de l'esprit scientifique (1938). La citation exacte a été opportunément modifiée :

« C'est au savant moderne que convient, plus qu'à tout autre, l'austère conseil de Kipling. « Si tu peux voir s'écrouler soudain l'ouvrage de ta vie, et te remettre au travail, si tu peux souffrir, lutter, mourir sans murmurer, tu seras un homme, mon fils. » Dans l’œuvre de la science seulement on peut aimer ce qu'on détruit, on peut continuer le passé en le niant, on peut vénérer son maître en le contredisant. Alors oui, l'École continue tout le long d'une vie. Une culture bloquée sur un temps scolaire est la négation même de la culture scientifique. Il n'y a de science que par une École permanente. C'est cette école que la science doit fonder. Alors les intérêts sociaux seront définitivement inversés : la Société sera faite pour l'École et non pas l'École pour la Société. »

 Le philosophe des sciences ne s'adresse absolument pas aux enseignants (il s'en garde bien au contraire, en précisant que sa réflexion concerne « l'œuvre de la science seulement »), mais aux scientifiques ! L'expression « l'École permanente » est d'ailleurs ici imagée : la science doit fonder sa propre école, c'est-à-dire sa propre façon d'investir un champ de connaissances spécifique, en perpétuelle évolution.

On le voit l'absence de contexte ou de référence bibliographique, tout comme l'altération volontaire de ses écrits, change tout au propos de Gaston Bachelard, quand celui-ci n'est pas purement et simplement inventé : le philosophe se trouve ainsi, bien malgré lui, enrôlé par le constructivisme moderne. Mais qui lit Gaston Bachelard, de toute façon ?

Est « indigne d'enseigner » par exemple celui qui n'innove pas et n'adopte pas la dernière mode pédagogique : la classe inversée.

20160701

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Citation apocryphe n°7

« Notre jeunesse est mal élevée, elle se moque de l'autorité et n'a aucune espèce de respect pour les anciens. » (Socrate)

20180427 socrate

[Dernières occurrences première version sur Google/sur Twitter et seconde version sur Google/sur Twitter]

Socrate (ou plutôt le personnage de Platon), figure tutélaire de la philosophie, s’invite très souvent dans les citations apocryphes sur l’éducation (voir la citation apocryphe n°4 par exemple).

Version longue (parmi bien d'autres déclinaisons), presque sans aucun rapport avec le texte de Platon :

« Notre jeunesse aime le luxe ; elle est mal élevée ; elle se moque de l’autorité et n’a aucune espèce de respect pour les anciens… Ils ne se lèvent pas quand un vieillard entre dans la pièce. Ils répondent à leurs parents et bavardent au lieu de travailler. »

Autre version, un peu plus proche du texte d'origine :

« Lorsque les pères s'habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leur parole, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu'ils ne reconnaissent plus au-dessus d'eux l'autorité de rien ni de personne, alors c'est là en toute beauté et toute jeunesse le début de la tyrannie. »

L'utilisation de ces citations est souvent très instructive parce qu’illustrant deux faces d’un mythe aussi utile à lui-même qu'à sa propre négation : celui d’une jeunesse décadente dans une société décadente.

Pas étonnant dès lors que ces citations, dans toutes leurs variantes, fleurissent sur des sites réactionnaires ou qu'on la retrouve dans le programme du Front national en 20122, avec une analogie implicite entre la décadence d’Athènes et celle de notre époque. Paradoxe : Socrate, corrupteur de la jeunesse pour ses juges athéniens, deviendrait donc, pour nous, le censeur qui fustige la corruption de cette même jeunesse…

Plus étonnant en revanche : l'utilisation de ces citations apocryphes par un certain progressisme scolaire (cf infra) pour brocarder précisément le sempiternel discours réactionnaire de la décadence, discours ridiculisé précisément par son éternité. Les citations permettent de railler une perte fantasmée de l’autorité à l’école, la baisse imaginaire de niveau, les critiques du constructivisme ou de la ludification de l'école, ou encore la haine de la jeunesse. Nouveau paradoxe : cette utilisation inscrirait – étrangement – le plus libre des philosophes dans une longue liste… de personnages réactionnaires.

Il suffit de consulter le texte original, dans le livre VIII de La République de Platon (562b-563e, ici traduit par Bernard Suzanne et consultable en grec ancien dans le texte original ici), pour observer, dans les deux cas, la curieuse instrumentalisation scolaire de la pensée de Socrate :

[562b] [Socrate] Le bien mis en avant, dis-je, et par lequel l'oligarchie s'était établie, c'était bien l'excès de richesse, n'est-ce pas ?

[Adimante] Oui.

Et c'est ce même désir insatiable de la richesse et l'indifférence à l'égard de tout le reste induite par le souci de gagner de l'argent qui l'ont conduite à sa perte.

C'est vrai, dit-il.

Eh bien, ce que la démocratie définit comme bien, n'est-ce pas un désir insatiable à son égard qui la détruit ?

Mais dis-moi ce qu'elle définit ainsi.

La liberté, répondis-je. Cela en effet probablement, dans une cité gouvernée démocratiquement [562c], tu l'entendrais : que c'est ce qu'il y a de plus beau et que, pour cette raison, c'est seulement dans une telle cité qu'il convient qu'habite quiconque est par nature libre.

On entend en effet, dit-il, ce mot répété à tous bouts de champs.

Eh bien, dis-je, comme j'allais le dire à l'instant, ce désir insatiable d'elle et l'indifférence à l'égard de tout le reste, c'est cela qui fait changer ce régime et le prépare à avoir besoin de la tyrannie.

Comment ? dit-il.

Quand, me semble-t-il, une cité démocratique assoiffée de liberté [562d] a le malheur d'être dirigée par de mauvais échansons, et qu'elle s'enivre plus que de mesure d'elle à l'état pur, alors, si ses dirigeants refusent de filer doux et de lui laisser une totale liberté, elle châtie ceux qu'elle tient pour responsables, comme des meurtriers et des tenants de l'oligarchie.

Ils agissent en effet, dit-il, ainsi.

Et ceux, repris-je, qui obéissent aux dirigeants, elle les couvre de boue, les accusant de se livrer eux-mêmes à l'esclavage et d'être des moins que rien, alors que les dirigeants qui se laissent diriger et les dirigés qui dirigent, aussi bien dans les affaires privées que publiques, elle les loue et les honore. N'est-il pas alors inévitable que dans une telle [562e] cité la soif de liberté vienne à tous ?

Comment en serait-il autrement ?

Et qu'elle s'insinue, dis-je, mon très cher, jusqu'au plus profond des maisons et qu'en fin de compte il n'y ait jusqu'aux animaux en qui l'anarchie se développe ?

Que veux-tu dire ? demanda-t-il.

Que, répondis-je, le père s'habitue à devoir traiter son fils d'égal à égal et à craindre ses enfants, le fils s'égale à son père, n'a plus honte de rien et ne craint plus ses parents, parce qu'il veut être libre ; le métèque [563a] s'égale au citoyen et le citoyen au métèque, et la même chose pour l'étranger.

C'est bien ce qui se passe, dit-il.

À tout cela, dis-je, s'ajoutent encore ces petits inconvénients : le professeur, dans un tel cas, craint ses élèves et les flatte, les élèves n'ont cure de leurs professeurs, pas plus que de tous ceux qui s'occupent d'eux ; et, pour tout dire, les jeunes imitent les anciens et s'opposent violemment à eux en paroles et en actes, tandis que les anciens, s'abaissant au niveau des jeunes, se gavent de bouffonneries [563b] et de plaisanteries, imitant les jeunes pour ne pas paraître désagréables et despotiques.

C'est tout à fait ça ! dit-il.

Mais en fait, dis-je, le comble, mon très cher, de l'excès de liberté, tel qu'il apparaît dans une telle cité, c'est quand ceux et celles qui ont été achetés ne sont en rien moins libres que ceux qui les ont achetés. Et dans les relations des hommes avec les femmes et des femmes avec les hommes, le point où en arrivent l'égalité des droits et la liberté, nous étions près de n'en quasiment rien dire !

[563c] Pourquoi pas, pour citer Eschyle, dit-il, « dire ce qui nous est venu à la bouche à l'instant » ?

Bien sûr ! repris-je. Et c'est ainsi que je parle. À quel point les animaux qui sont au service de l'homme sont beaucoup plus libres dans une telle cité qu'ailleurs, c'est incroyable pour qui n'en a pas eu l'expérience. Car sans mentir, les chiennes, comme dit le proverbe, deviennent en tous points semblables à leur maîtresse, et les chevaux et les ânes, habitués à aller en tout librement et fièrement, heurtent à tout instant dans la rue les passants qui ne s'écartent pas ; et tout [563d] devient ainsi gavé de liberté.

C'est, dit-il, mon propre rêve que tu me racontes là ! Car je subis bien souvent de telles mésaventures quand je vais à la campagne.

Et le résultat, dis-je, de tous ces abus accumulés, tu le conçois, c'est qu'ils rendent l'âme des citoyens si délicate qu'à l'approche de la moindre apparence de servitude, ils s'irritent et ne peuvent le supporter. Et tu sais bien qu'au bout du compte, ils n'ont plus cure des lois écrites ou non écrites afin de n'avoir jamais [563e] nulle part à supporter de maître.
O combien, dit-il, je le sais !

Eh bien, dis-je, mon très cher, tel est le beau et vigoureux commencement duquel naît la tyrannie, ce me semble.

La première citation apocryphe est la plus éloignée. Il s’agit en effet, pour le personnage de Platon, d’un dialogue portant sur les différents régimes politiques et leur degré de liberté (ou plutôt de licence). Socrate (ou plutôt son personnage) n’offre pas ici un témoignage historique ou un jugement sur l'école ou sur l’Athènes de son temps, mais se livre à une réflexion philosophique générale sur l’essence de la tyrannie (prolongement de la démocratie dans l'esprit de Platon) : le présent qu'il emploie n’est pas un présent d’énonciation (comme peut le laisser croire une citation tronquée) mais un présent de vérité générale.

La seconde version de ces deux citations apocryphes est la plus proche du texte original, mais tronqué et altéré : elle prend pour cible la seule jeunesse. Or le personnage de Platon ne fustige pas spécifiquement le comportement de la jeunesse, mais celui de la société tout entière lorsqu’elle bascule dans la tyrannie, y compris de ses membres les plus respectables : « Les anciens, s'abaissant au niveau des jeunes, se gavent de bouffonneries et de plaisanteries, imitant les jeunes pour ne pas paraître désagréables et despotiques. »

Pour résumer : ni déploration sur la décadence de la société, ni critique de la jeunesse. Ne faisons de Socrate ni un prophète du déclinisme, ni un barbon réactionnaire et laissons-le bien loin de nos débats pédagogiques…

* * *

Quelques exemples d'utilisation progressiste de ces citations dans la sphère pédagogique, à commencer par un ouvrage qui a fait date : Le Niveau monte (1989) de Christian Baudelot et Roger Establet (p. 158-159). La source est indirecte :

Une vieille idée de vieux

Le niveau et sa baisse pourraient se réduire à une simple ritournelle destinée à rassurer, face à la montée des jeunes, les générations âgées sur leur propre valeur. L'affirmation « le niveau baisse » se donne en effet comme un jugement porté sur leurs cadets par des aînés qui, mesurant les jeunes générations à l'aune, réelle ou supposée, des performances qu'ils prétendent avoir réalisées au temps de leur jeunesse, concluent à la supériorité des plus âgés. La dimension sociale de ce jugement est évidente : elle est gérontocratique.

On pourrait prendre le thème par ce biais et n'y voir s'exprimer que l'éternel regret du temps passé, la nostalgie d'une jeunesse qu'on a perdue et la justification d'un ordre gérontocratique au nom de la compétence supérieure des anciens. Dominique Glasman cite, en exergue d'un texte consacré au discours sur la baisse de niveau, un propos de Socrate : « Les jeunes d'aujourd'hui aiment le luxe, ils sont mal élevés, méprisent l'autorité, n'ont aucun respect pour leurs aînés et bavardent au lieu de travailler. Ils ne se lèvent plus lorsqu'un adulte pénètre dans la pièce où ils se trouvent. Ils contredisent leurs parents, se hâtent à table d'engloutir les desserts, croisent les jambes et tyrannisent leurs maîtres. »

« Le niveau baisse » est une vieille idée de vieux, et, dans nos sociétés modernes, l'organisation du pouvoir aboutit souvent à une gérontocratie de fait, expliquant le recours à des justifications que l'on croirait d'un autre âge.

La citation est ensuite reprise continument sur le web.

Ainsi Lucien Marbœuf sur son blog du « Monde » en 2013 propage un discours imaginaire de la baisse de niveau pour mieux récuser des « idées reçues » et la nostalgie d’un âge d’or scolaire. La logique est étrange, à vrai dire : même en supposant que ce discours ait été tenu de toute éternité (ce qui est donc hors sujet concernant Socrate), en quoi la dégradation objective des compétences des élèves entre 1987 et 2015 par exemple, telle qu’elle a été mesurée par la DEPP, s’en trouverait-elle réfutée ? Peu importe :

« On avait déjà abordé en détails, il y a deux ans ici-même, la question de la baisse du niveau scolaire. On avait entre autres compilé un certain nombre de commentaires de toutes les époques, plus désabusés les uns que les autres, sur le sujet. Plus que la baisse du niveau (alors que jamais dans l’histoire de l’humanité une si grande partie de la population n’avait atteint un tel niveau d’éducation), c’est le sentiment de la baisse qui semble universel, l'idée que les générations nouvelles ne sont pas à la hauteur des anciennes ! »

Autre exemple dans « Le Café pédagogique » en 2014, sous la plume de Gilbert Longhi défendant la libre parole des élèves en classe contre le silence imposé aux élèves par des « rétro-pédagogues » ou même seulement contre la répartition de la parole que tentent d’organiser les enseignants. Sans doute Socrate est-il, dans l’esprit de Gilbert Longhi, aussi « pédophobe » que l’école, accusation amusante quand on connaît Socrate.

Dernier exemple en date, Gabriel Cohn-Bendit dans le "Huffington Post" en 2018. Mis en accusations par ce promoteur de l'école émancipée : les enseignants eux-mêmes !

« Les lamentations sur "l'autorité qui fout le camp" et la catastrophe toute proche sont aussi vieilles que les sociétés humaines et nous en avons des échos, comme les citations ci-dessus le prouvent, depuis que l'homme sait écrire, donc bien avant 1968. […] Les sociétés démocratiques doivent inventer une école de la démocratie. L'adulte n'y disparaît pas, même si son rôle change et il ne se réduit pas au rôle de moniteur de colonie de vacances, même s'il doit en avoir toutes les qualités. La classe coopérative où les élèves apprennent à prendre des décisions pour réaliser des projets communs est un aspect fondamental inventée avant 68 mais correspond parfaitement à l'esprit 68. Le rôle du pédagogue est de réfléchir et d'inventer les stratégies qui permettent aux jeunes d'accéder à un ensemble de savoirs, que toute la société aura définis ensemble. C'est bien plus que de vouloir simplement les lui "transmettre", en accusant la paresse de l'élève, la démission des parents, l'action corruptrice de la télévision, la démission de la hiérarchie scolaire, mai 1968 et ses survivances, si ça ne réussit pas, l'enseignant n'étant lui jamais responsable de l'échec. »

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Notes

[1] Voir nos analyses :

Contre le savanturisme pédagogique (septembre 2015)

Une idée glauque (octobre 2017

[2] p. 26 :