Quand l'évaluation par compétences est validée scien-ti-fi-quement

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L’avance pédagogique du système éducatif française est saisissante : une étude scientifique, « menée par le CNRS en partenariat avec l’académie d’Orléans-Tours »[1], vient en effet d’identifier l’une des principales causes des difficultés des élèves : les notes !

À se demander par quel miracle la Corée ou le Japon ont pu obtenir jusqu’ici de bien meilleurs résultats dans les évaluations internationales tout en offrant un système éducatif plus égalitaire que le nôtre.

Car de fait, selon cette étude, supprimer les notes « réduirait les inégalités scolaires », rien moins. Quelle chance puisque tel est le crédo du Ministère de l'Éducation nationale dans le cadre de la Refondation de l'École ! Celui-ci a ainsi organisé, dès 2014, une grande « conférence nationale sur l’évaluation des élèves » et constitué un « jury » citoyen (dont la composition demeure un sujet d’émerveillement[2]) pour réformer l'évaluation. D’ailleurs, après une certaine hésitation au sommet de l'État, les notes disparaissent du contrôle continu au brevet et deviennent facultatives dans les bulletins scolaires avec la réforme du collège 2016.

Hélas, cette « étude du CNRS » n’est consultable nulle part : elle n’est en effet, de l'aveu même de son auteur, ni publiée ni même rédigée[3] (car l'étude doit être reconduite par prudence), mais n’en a pas moins fait l’objet d’une dépêche AFP et de plusieurs échos dans les médias nationaux[4]. Pascal Huguet, directeur de recherches au CNRS, a même accepté un entretien[5] : il est vrai qu’il y a urgence à légitimer un tel changement de pratique institutionnel.

Curieuse présentation

À ce sujet, la présentation de l’expérimentation sur le site de l’académie[6] ne laisse pas d’étonner. On y trouve déjà instruit, conformément à une « priorité ministérielle », le procès de la notation :

« des évolutions sont nécessaires dans les modalités de notation »

« engager les équipes disciplinaires et interdisciplinaires dans un usage raisonné de la note »

« Il s'agit donc d'améliorer l'articulation entre enseignement, évaluation par compétence et notation chiffrée en excluant une notation relative au processus d'apprentissage (fonction diagnostique, formative et formatrice). La démarche doit ainsi préserver le droit à l'erreur et la possibilité d'expérimenter des élèves, tout en favorisant leur implication. »

« L’évaluation des élèves, encore aujourd’hui excessivement centrée sur une notation systématique, reste incompatible avec un objectif de réussite pour tous »

« Le principe est de faire reculer la note , là où elle joue un rôle négatif en phase d’apprentissage »

« [la notation] ne permet pas de focaliser l’attention des élèves sur les apprentissages pour lesquels elle n’apporte aucune information exploitable ni au professeur ni à l’élève. Elle ne met en évidence ni les acquis, ni les progrès. Elle ne permet pas à l’élève d’identifier les points sur lesquels il doit concentrer ses efforts. »

etc.

Avec le dernier point, on voit d'ailleurs que la note est ici caricaturée (« elle n’apporte aucune information exploitable ni au professeur ni à l’élève ») : la note, bien plus précise qu'un codage du type « en cours d'acquisition », peut parfaitement porter sur une compétence spécifique, être accompagnée d'un barème ; le plus souvent, la copie comporte de nombreuses annotations, des commentaires et une appréciation générale…

Bref, difficile pour une expérimentation de prétendre à l’objectivité scientifique quand elle est ainsi présentée à ceux qui doivent la mettre en œuvre : la supériorité de l’évaluation par compétences est d'ores et déjà validée ! De même, les articles et les ouvrages de la bibliographie « à consulter » (sic) sont d'une évidente partialité : on y trouve même un ouvrage à charge contre la notation… auquel les trois auteurs de l’étude ont participé[7]. En revanche, aucun lien vers les études ou résultats des « classes sans notes » déjà expérimentées dans l'académie.

Curieux protocole

Si l’expérimentation a concerné toutes les classes du collège et du lycée, dans toutes les disciplines, l’étude elle-même n’a porté que sur le niveau troisième dans les trois disciplines de l’examen du brevet.

Le protocole scientifique, tel qu’il a été présenté dans les médias, ne laisse pas d’étonner : des professeurs ou des équipes se portant volontaires, choisissant leurs classes et un protocole d'évaluation « défini dans chaque établissement ». Le groupe témoin est présenté comme « ayant les mêmes caractéristiques sociales » : il faut espérer qu’il présentait également… les mêmes caractéristiques scolaires !

« Les chercheurs ont ensuite comparé en fin d’année les résultats obtenus au diplôme national du brevet »[8]. Le principal du collège Rosa-Parks de Châteauroux fonde par exemple son appréciation positive de l'expérimentation sur le taux de réussite au brevet de son établissement[9]. Le résultat au diplôme national du brevet étant, pour la plus grande part, déterminé par le contrôle continu, on ne peut pas imaginer que l’étude du CNRS le prenne en compte : il constituerait un biais évident.

En effet, l’évaluation par compétences est ici particulièrement valorisante puisque sa conversion en note s’appuie obligatoirement sur les « compétences atteintes »[10]. De plus, si l’expérimentation autorise une éventuelle notation sommative, elle doit donner lieu à « une seconde chance pour les élèves » : les participants à l’expérimentation pouvaient, par exemple, repasser leurs épreuves de brevet blanc et conserver les meilleures notes, contrairement aux autres élèves ! Enfin l’expérimentation invite à la pratique de l’auto-évaluation et de la co-évaluation.

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Dans ces conditions, on comprend mieux pourquoi les résultats ne peuvent qu’être meilleurs en classe dans le cadre de cette expérimentation et pourquoi « les élèves ont moins d’appréhension par rapport à l’évaluation »[11].

Curieux résultats

Si l’écart avancé par Pascal Huguet en mathématiques semble très important (trois points), « en histoire-géographie et en français, l'évaluation par compétences n'a pas d'effet notable sur les résultats »[12].

L’affirmation générale et enthousiaste selon laquelle « l’évaluation par compétences est positive »[13] mérite donc d’être largement relativisée, d’autant que Pascal Huguet justifie cette différence surprenante d’une manière quelque peu problématique pour l'évaluation par compétences :

« La raison tiendrait au fait que les professeurs de mathématiques sont ceux qui se sont le plus impliqués dans le projet et qui ont le plus collaboré entre eux. Les chercheurs n’excluent pas non plus l’hypothèse que français et histoire-géographie se prêtent moins facilement à l’évaluation par compétences. »[14]

Ce qui n'empêche pas le chercheur de demander à ce qu'elle soit généralisée au plus vite : « Il faut écouter les données et conclure fermement ». Fait regrettable : l'enthousiasme des chercheurs et des autorités académiques n'a pas nécessairement été partagé par tous les professeurs participants à cette étude, comme en témoigne une collègue dont le retour critique sur l'expérimentation, par exemple, n'a pas été retenu[15].

Dans le cas particulier du collège Rosa-Parks de Châteauroux, en REP+, le taux de réussite au brevet a bondi de façon spectaculaire de 64% en 2014… à 94% en 2015 et le taux de mentions a presque été multiplié par deux ! L’expérimentation n’a pourtant concerné qu’une seule classe en 2014-15. Si les résultats d’une seule classe au seul examen de mathématiques ont permis ce progrès extraordinaire de l’ensemble du collège, les résultats de cette classe à l'examen de mathématiques ont dû être mirifiques !

Attendons donc que cette étude et ces résultats soient publiés pour applaudir à ce miracle de l'évaluation moderne.

Vers une nouvelle révolution scolaire

Cette « étude » aurait ainsi fait cette découverte extraordinaire : si on permet aux élèves de s’autoévaluer ou de s’évaluer entre eux, si on leur propose toujours des évaluations de rattrapage et si, d’une manière générale, on ne garde que leurs meilleures évaluations, « il n'y a pas l'effet décourageant de la mauvaise note ». Des principes généreux qui fonctionneraient tout aussi bien… avec la notation traditionnelle !

De fait, ce n'est pas tant l'évaluation par compétences qui importe qu'une évaluation « positive ».

D'une manière générale, Pascal Huguet oublie de préciser que le découragement des élèves peut, avec la suppression généralisée du redoublement (sans solution alternative), la baisse des horaires ou des méthodes d'enseignement plus erratiques, trouver son origine dans un niveau acquis ne correspondant pas au niveau requis : les difficultés pour déchiffrer les mots à l'entrée en sixième, par exemple − sans même parler des conditions d'enseignement (taille des classes élevée, concentration de la difficultés scolaire, climat de discipline dégradé etc.). Mais accuser la note permet d'éviter les questions plus pertinentes et réformer en supprimant la note, de ne rien coûter.

Soulignons l’opportune concordance entre cette étude scientifique du CNRS « en partenariat avec l’académie d’Orléans-Tours » et les desiderata du Ministère de l'Éducation nationale, soucieux d’aligner nos ambitions éducatives républicaines sur les normes standardisées de l’OCDE, dans l’espoir d’améliorer les résultats de nos élèves aux évaluations PISA, qui sont − rappelons-le − des évaluations… par compétences (de niveau très faible).

Pascal Huguet, « convaincu qu'il faut sortir du système de notation », ne s’interroge malheureusement guère sur des difficultés croissantes des élèves sortants de l’école primaire lors même que l’évaluation par compétences a été imposée depuis longtemps aux professeurs des écoles, suscitant d'ailleurs chez les parents d'élèves la plus grande perplexité. Le chercheur ne s’interroge pas non plus sur les résultats officiels de nos élèves qui, malgré le handicap des notes dans leur scolarité, ne cessent de battre des records : record de mentions au brevet, record d’une génération au baccalauréat, record de mentions au baccalauréat, record à la baisse du nombre de décrocheurs etc.

Nul besoin d’être un fétichiste de la note pour voir dans cette « étude » l’amorce d’une nouvelle révolution inutile dans l’Éducation nationale. Du moins celle-ci aura-t-elle la vertu de piétiner encore un peu plus la liberté pédagogique des enseignants et de « réduire les inégalités » entre les élèves… en les occultant toujours un peu plus.

@loysbonod

Article édité le 17 mars 2016.

Sur les bienfaits de l’évaluation par compétences, voir un exemple très concret dans notre article : « Il a apris alire et a écrire » (15 novembre 2014).

Sur les barèmes orthographiques permettant d’améliorer artificiellement les résultats des élèves, voir notre article : « Loto dictée » (18 avril 2014).


[2] Voir nos articles :

« Jury crashé » (15 octobre 2014).

« Jury de me voir si belle en ce miroir » (24 octobre 2014).

[3] Les résultats devaient initialement paraître à la rentrée.

[4]

On notera que le conditionnel dans le titre n’est plus employé dans l’article et que le quotidien se réfère… à une étude qui n’existe pas encore !

« Contrairement aux idées reçues, les bons élèves ne sont pas tirés vers le bas, selon l’étude. Tous les élèves ont progressé, qu’ils soient faibles moyens ou forts. »

[7] Pascal Huguet, Isabelle Régner et Céline Darnon ont participé à L'Évaluation, une menace (2011).

[8] Cf la dépêche AFP rapporté par « Le Point ».

[9] « La Nouvelle République » du 10 septembre 2015 : « Rosa-Parks précurseur d'une autre évaluation ».

[10] « Expérimentation académique « Articuler l’évaluation par compétences et l’usage de la note » - Recommandations et propositions pour l’enseignement du français »

« Il ne s’agit pas d’aboutir, pour chaque évaluation, à une traduction chiffrée et ensuite de les totaliser pour en faire une moyenne, mais de traduire le bilan des compétences atteintes dans la discipline pendant la période en une seule note.

Remarque : les brevets blancs pourront être considérés comme des évaluations sommatives. À ce titre, ils pourront donner lieu à une seconde chance. »

Bonus : en français, comment convertir les compétences en notes ?

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[11] Cf article du « Monde » ci-dessus.

[12] Cf article du « Café pédagogique » ci-dessus.

[13] Cf article du « Monde » ci-dessus.

[14] Cf article du « Monde » ci-dessus.