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Les pratiques de lecture de la jeunesse
- Loys
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Et c'est évidemment M. Le Baut (voir ci-dessus) ou l'AFEF qu'on interroge.
Quelques commentaires s'imposent.
Dans quelle mesure ces professeurs sont-ils représentatifs ? Il paraît douteux que l'ensemble des professeurs de lettres aient rejoint un métier dont les pratiques (exercices) et les objets (oeuvres classiques) seraient pour eux un objet de déploration...Alors que les élèves planchent, jeudi, sur l’épreuve anticipée de français, des professeurs de lettres déplorent que le formalisme des exercices demandés ainsi que la liste des œuvres classiques étudiées ne favorisent pas l’envie de lire, en crise, au sein de leurs classes.
Les professeurs de lettres ici interrogés (dont on notera qu'aucun n'enseigne au lycée : un retraité, des formateurs, des universitaires) et tous très proches d'une même mouvance pédagogique, surfent ici sur un mécontentement général qui n'a pas grand chose à voir avec les exercices du commentaire ou de la dissertation ou les oeuvres classiques (que la plupart des professeurs de lettres chérissent avec raison), mais à tout à voir avec la dernière réforme 2019 entravant leur liberté, à commencer par un programme imposé renouvelable tous les ans et par une réforme problématique de l'exercice de la dissertation (contrainte par un "parcours associé" imposé).
Etudier des oeuvres que l'on n'a pas forcément choisies, selon un thème restrictif que l'on n'a pas choisi non plus n'est guère enthousiasmant. En résumé : plus de travail et moins de liberté, à quoi s'ajoute une perte de sens à l'examen avec la réforme de l'oral du baccalauréat.
Mais d'où peut bien provenir cette désaffection pour la lecture des adolescents ? La réponse est toute trouvée : de l'école, des oeuvres qu'elle étudie et des exercices qu'elle pratique !Un tiers des 16-19 ans ne lisent pas du tout pour leurs loisirs. Ce décrochage s’opère à partir de 13 ans, et conduit à un temps moyen de lecture de dix minutes par jour pour les garçons et de dix-neuf minutes pour les filles, selon la dernière enquête du Centre national du livre publiée en avril.
Curieux car la réforme de l'oral permet précisément aux élèves de choisir une oeuvre à présenter. A se demander si ces formateurs connaissent les épreuves du bac.Comment donner envie de lire ? La question travaille les professeurs de lettres, d’autant plus à l’heure de l’intelligence artificielle et de ses dissertations clés en main. « Il y a un vrai enjeu social et sociétal à ce que l’école crée ou recrée du lien avec la littérature. Mais, au fur et à mesure des années, l’éducation nationale n’a fait qu’apporter des contraintes qui réduisent la liberté des enseignants et la possibilité pour les élèves de s’exprimer plus librement », affirme Isabelle Henry, présidente de l’Association française pour l’enseignement du français, qui réunit les professeurs de lettres.
De fait, l'AFEF ne "réunit" pas "les professeurs de lettres" (voir notre fil "Qui est l'AFEF ?" ), mais essentiellement des cadres de l'enseignement des lettres, inspecteurs et formateurs. Mme Henry, sa présidente, est d'ailleurs formatrice en ESPE à Caen : elle parle d'élèves qu'elle ne voit plus et d'exercices qu'elle ne fait plus pratiquer. Ce n'est pas précisé mais M. Le Baut est également membre de l'AFEF : quelle pluralité de pensée !
Mais peu importe que cette association ne représente absolument pas les enseignants de lettres : elle est l'interlocuteur privilégiée de l'institution comme des médias.
Il faudrait que la littérature jeunesse entre enfin au lycée : ce serait la preuve que "le niveau monte" !« Le programme est difficile pour un lycéen lambda », constate Jean-Michel Le Baut, enseignant et formateur. Si, au collège, la littérature jeunesse a fait son entrée dans les programmes, l’enseignement du français reste marqué par un héritage élitiste. « Les œuvres proposées au bac ressemblent à celles de l’agrégation, même si les programmes s’ouvrent un peu à la littérature contemporaine et aux autrices », fait remarquer Isabelle Henry.
Restons sérieux : trois parties sur quatre du programme renouvelé chaque année offre la possibilité d'étudier une oeuvre du XXe ou du XXIe siècle comme Pour un oui ou pour un non (1982) de Nathalie Sarraute ou Juste la fin du monde (1990) de Jean-Luc Lagarce. Le programme a même proposé en 2023 une oeuvre qui venait à peine d'être publiée, Mes Forêts (2021) d'Hélène Dorion ! A croire que les formateurs interrogés ne connaissent pas non plus les programmes d'oeuvres...
En vérité, le scandale pour ces derniers, c'est que le programme scolaire continue de comporter des oeuvres classiques et donc "élitistes" ! Et tant pis si "classiques" renvoie précisément à ce qui est étudié en classe.
Au reste, c'est un sophisme que de supposer que les oeuvres classiques ne pourraient pas être étudiées à un certain âge : les Fables de la Fontaine peuvent faire l'objet d'une thèse universitaire et être découvertes avec joie en primaire. Et les attendus de l'agrégation n'ont évidemment pas grand chose à voir avec ceux du bac (l'étude des oeuvres est d'ailleurs circonscrite par le "parcours associé") : mais, pour justifier la thèse de l'élitisme, il faut laisser entendre qu'on attend des candidats au bac des qualités d'agrégatifs en lettres.
Avec les oeuvres plus récentes proposées par le programme national, a-t-on observé un retour en grâce de la lecture chez les élèves ? On peut parfaitement en douter. La désaffection des jeunes pour la lecture s'observe au collège alors même que les oeuvres de jeunesse (venues du primaire) y ont fait leur entrée !
Le problème du caractère contemporain ou non des oeuvres n'explique la désaffection pour la lecture que dans l'esprit de formateurs, pour qui les élèves d'aujourd'hui ne peuvent avoir d'intérêt que pour la littérature d'aujourd'hui. Ce préjugé infantilisant est idéologique : il exprime moins le rejet des oeuvres classiques par les élèves que par ces enseignants, s'affirmant par là même ainsi modernes et progressistes.
De fait, les oeuvres classiques sont belles parce que précisément elles sont intemporelles. Et pour qu'elles parlent aux élèves, il suffit de les faire parler. Il se trouve que c'est le coeur du métier de professeur de lettres !
Le mépris pour le travail des professeurs de lettres devient ici extraordinaire : quel est le rôle, sinon d'accompagner leurs élèves dans la lecture des oeuvres ?Alors, tous les lycéens ne lisent pas les œuvres. « Le programme de français semble conçu avec l’illusion que les élèves peuvent lire de manière autonome une pièce de Corneille ou un roman de Balzac, mais ils ont besoin d’être fortement accompagnés dans ces lectures éloignées de leur univers », analyse Maïté Eugène, maîtresse de conférences en didactique de la littérature à l’université de Lille....
Il y aurait une réflexion à part à mener sur le sens du travail de Mme Eugène et de ses interventions : elle a été invitée en 2026 à former les examinateurs de lettres au baccalauréat dans les académies d'Île-de-France. La majorité des élèves ne liraient pas vraiment les oeuvres : que faut-il en conclure ? La question posée par son ouvrage Etudier la littérature sans la lire ? n'est-elle pas une réponse ?... qui a mené en 2018 une étude sur les « non-lecteurs scolaires ». Sur une classe de 35 lycéens de 2de, excepté cinq lecteurs réguliers et cinq qui ne lisent pas du tout, les élèves naviguent entre lecture et non-lecture, sans que les enseignants puissent anticiper ce qui va ou non les accrocher. « Beaucoup d’élèves braconnent. Ils lisent un peu et cherchent avec d’autres ressources des informations sur l’œuvre. Cela n’empêche pas certains d’être en réussite, car ils ont compris les attendus scolaires, quand d’autres sont en grande difficulté ou ont renoncé », détaille l’autrice d’Etudier la littérature sans la lire ? (Presses universitaires de Rennes, 2024).
On pourrait décliner dans toutes les disciplines : Etudier l'histoire sans la connaître ? Faire des mathématiques sans les comprendre ? Parler l'anglais sans le savoir ?
Mais après le procès absurde des oeuvres, celui des exercices scolaires (encore par une universitaire) :
Le commentaire de texte portant sur un texte, et non sur une oeuvre, la question ainsi posée paraît parfaitement absurde.S’ajoutent à la difficulté d’entrer dans les textes les exercices très normés que sont la dissertation et le commentaire de texte. « L’épreuve du commentaire n’a guère changé depuis 1969 », souligne Marie-Sylvie Claude, professeure en didactique de la littérature à l’université Grenoble-Alpes, qui a mené des travaux de recherche sur cet exercice. Pour elle, il n’engage pas à une lecture personnelle de l’œuvre.
Ce serait donc - en toute logique - cette absence de changement depuis plus de cinquante qui expliquerait la désaffection actuelle des élèves pour la lecture ! Et c'est en toute logique cet exercice du lycée qui en serait responsable quand la désaffection s'observe... au collège !
On le voit : le reproche de l'obsolescence s'applique ausi bien aux oeuvre qu'aux exercices scolaires. Et tant pis si cette permanence - souhaitable dans l'école - souligne au contraire la pertinence d'un exercice très beau et très libre : savoir soi-même faire parler un texte. La difficulté est que les élèves, devenus, selon les termes de Maïté Eugène, des "non-lecteurs scolaires" (et en réalité non-lecteurs tout court), en sont de plus en plus incapables : ce constat n'est pas fait et les propositions de tous les professeurs qu'on peut lire dans cet article visent au fond à supprimer le symptôme. Cachez cette difficulté à lire que je ne saurais voir !
Les textes récents tombés au brevet de français, comme nous l'avons montré il y a une douzaine d'années , sont l'aveu de cette difficulté à lire des textes plus classiques.
Cette affirmation non sourcée paraît totalement péremptoire. Toute lecture est personnelle, mais le culte de la subjectivité va à l'encontre même de l'enseignement de la lecture : la rencontre d'une altérité et, dans l'exercice du commentaire, la nécessité de construire de façon objective son explication, de déplier le sens d'un texte. Un contre-sens sur un texte n'est pas une lecture subjective.« Deux tiers des enseignants aimeraient donner une place plus importante à la subjectivité de leurs élèves, mais ils ont peur que ceux-ci en soient pénalisés », note l’autrice d’Entendre le lecteur
On a vu que ni les exercices ni les oeuvres ne sont le problème. On voit mal comment les élèves pourraient retrouver un lien plus direct avec la littérature s'ils éprouvent des difficultés à lire. De fait, les lectures de jeunesse au collège (à l'image du primaire) ne préparent guère à des lectures plus complexes au lycée.Julien Sorel et Parcoursup
Ces tiraillements créent des débats parmi les professeurs de lettres. Si, pour certains, liste d’œuvres et exercices normés permettent de garantir l’équité entre les candidats, pour d’autres, ces attendus empêchent un lien plus direct avec la littérature. L’inspection générale est également traversée par ces interrogations. Elle a réfléchi au printemps à une évolution de l’épreuve orale pour sortir des explications de texte formatées, mais le chantier est au point mort pour le moment, afin de préserver la stabilité de l’épreuve.
Jamais n'est évoquée dans l'article la profonde mutation récente des sollicitations auxquelles nos élèves sont aujourd'hui confrontées. L'accès à des réseaux sociaux ou à des micro-vidéos défilant à l'infini sur un smartphone ne rencontre en effet aucune difficulté chez les élèves : la dernière étude 2026 du CNL montre que les jeunes de 9-19 ans passent chaque jour dix fois plus de temps sur des écrans qu'à lire (bande-dessinées et mangas compris).
Encore une fois, l'idée de "faire vivre" la littérature est ici implicitement liée à des oeuvres jugée vivantes parce que récentes. Comme si les oeuvres d'un passé plus éloignées étaient nécessairement des oeuvres mortes.Entre ces différentes contraintes, les professeurs de lettres tentent de développer des stratégies pour faire vivre la littérature auprès de leurs élèves. « On ne les laisse pas seuls face aux œuvres », relate Céline (elle souhaite rester anonyme), professeure dans l’académie de Nancy-Metz, qui fait lire des auteurs contemporains, comme Sandrine Collette, pour la deuxième partie de l’oral.
On note la contradiction au passage : rien, dans les programmes, n'empêche d'étudier Sandrine Collette et des oeuvres récentes (dont on ne sait pas si elles seront encore étudiées dans dix ou vingt ans). Le problème est dans les oeuvres classiques restées au programme : "faire vivre la littérature", ce serait oublier enfin Rabelais, Corneille ou Balzac.
L'intérêt pour le débat n'a jamais manqué chez les élèves, heureux de se soustraire à un cours. Mais pour quel effet sur la lecture ? On peut en douter.Elle organise aussi des débats en classe autour des œuvres, et remarque l’intérêt que ce genre de pratique peut susciter.
Formateur et militant aux "Café pédagogique" : nous n'avons pas manqué, depuis une décennie, d'être consternés par les "expériences" pédagogiques de M. Le Baut (aujourd'hui professeur à la retraite), dont le succès n'est affirmé que par lui-même.Pour Jean-Michel Le Baut, « l’enseignement du français est en crise, avec une vision patrimoniale et formatée de ce qui doit être enseigné, alors que l’urgence est d’ouvrir et de libérer les pratiques pour donner le goût de la lecture et de la littérature ». Lui-même a multiplié les expériences.
On voit d'ailleurs que, si le programme donne bien la liberté d'étudier des oeuvres classiques comme des oeuvres récentes récentes, M. Le Baut rêve - très idéologiquement - d'un programme qui au fond proscrirait les oeuvres classiques.
Drôle de libération des professeurs de lettres par l'auto-da-fé symbolique des oeuvres classiques !
Heureusement et selon M. Le Baut, des pratiques "modernes" peuvent s'appliquer à des oeuvres qui ne le sont pas :
Pour quel résultat dans la lecture à part l'envie de s'amuser en classe à ce curieux jeu, assez stérile et méprisant pour les élèves (qui ne pourraient s'intéresser qu'à ce qui leur ressemble) ? Une affirmation gratuite ("tout le monde avait lu") que rien n'étaie...Ainsi, lorsque Le Rouge et le Noir de Stendhal était au programme, en 2021 et 2022, l’enseignant avait imaginé faire passer Parcoursup au héros du roman, Julien Sorel, en lui inventant des bulletins scolaires, des projets d’orientation et des lettres de motivation. « Tout le monde avait lu le livre pour participer à ce projet », se rejouit encore le pédagogue. Bien loin de l’exercice de dissertation.
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